lundi 20 février 2017

‘Ch’io mi scordi di te…’ de Mozart : passeport pour la postérité de Nancy Storace



L’air de concert Ch'io mi scordi di te? ... Non temer, amato bene, KV. 505, composé par Mozart pour  soprano, clavier et orchestre, est l’un des titres de gloire de la cantatrice Nancy Storace.

 
air de concert écrit pour Nancy Storace


Genèse de l’air de concert



Comme l’indique la mention portée sur la partition, il a été composé en décembre 1786 à Vienne, et dédié à la cantatrice Nancy Storace. Elle l’interpréta en public pour son concert à bénéfice, donné au Théâtre de la Porte de Carinthie, le 23 février 1787. (La saison d’opéra et de théâtre de Vienne se déroulait entre Pâques et le Mardi Gras, et les concerts à bénéfice et les oratorios se déroulaient durant le Carême, durant le hiatus entre les deux saisons.)

Ce bénéfice, accordé à la cantatrice car elle prenait son congé de la troupe du Burgtheater, était un privilège apprécié. La presse rapporte d’ailleurs que la recette fût très importante, environ 4 000 florins (à titre de comparaison, Mozart en avait touché 450 pour la composition des Nozze di Figaro).

C’est une preuve supplémentaire de la popularité de la cantatrice, témoignant des regrets d’une bonne partie du public de la voir repartir en Angleterre : la Signora Storace était engagée au King’s Theatre, l’Opéra italien de Londres pour la saison 1786-1787.

Cette scena a fait couler beaucoup d’encre, certains, à la suite du musicologue Alfred Einstein, y voyant la preuve d’un sentiment amoureux entre le compositeur et son interprète. Car le musicologue américano-autrichien considère qu’

« on dirait que Mozart a cherché à retenir, pour lui-même, le souvenir de cette voix, qui n’était pas un soprano brillant, fait pour la virtuosité, mais qui était pleine de chaleur et de tendresse ; et l’on dirait également qu’il a cherché à lui laisser, dans la partie de piano, un souvenir du goût et de la profondeur qu’il mettait lui-même dans son jeu, de la profondeur du sentiment qu’il lui vouait ».

En effet, le compositeur a involontairement provoqué les commentaires, en indiquant sur son catalogue thématique d'oeuvres en face des premières mesures de son seul air de concert pour voix et clavier, et en notant en en-tête sur l’autographe, «Composto per la Sigra. Storace dal suo servo ed amico W. A. Mozart Vienna li 26 di decbre 1786 » !

Ce n’est pourtant pas la seule fois que Mozart compose un air d’adieu destiné à être interprété par une cantatrice, au cours d’un récital. Plusieurs cantatrices sont les destinataires d’airs de concert : Dorothea Wendling, en 1778, avec le KV. 486a/295a ; Aloysia Lange, en 1782, avec le KV. 383 et Josepha Duschek, en 1787, avec le KV. 528.

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Mais ce qui rend cette scena si fascinante est le « duo concertant » entre la voix et le clavier, la dédicataire et le compositeur. Si les instruments concertants sont nombreux dans l’œuvre vocale de Mozart, c’est la seule fois où le compositeur se met en scène, volonté égalemement annoncée dans l’indication manuscrite du catalogue de ses œuvres tenu par Mozart : « Für Mselle Storace und mich ».

On ignore quel est l’auteur du texte. Le nom de Lorenzo Da Ponte, qui venait de collaborer avec Mozart sur Le Nozze di Figaro, a été avancé.

Il s’agit d’une reprise d’un air supplémentaire pour Idomeneo, re di Creta, opera seria donné dans le théâtre privé du prince Johann Adam Auersperg, le 13 mars 1786. Pour cet air, l’instrument concertant est le violon et non le clavier.

Outre l’adéquation de la thématique de l’air avec le récital de Nancy Storace (il s’agit, après tout, d’un récital d’adieu), la réutilisation de ce texte avait sans doute un objet « publicitaire » de la part de Mozart : il espérait sans doute faire redonner son opera seria au Théâtre de la Cour, le Burgtheater…

Ce ne fut pas la seule fois où le compositeur tint la partie de clavier dans cette scena. Mozart la réinterpréta en public, lors de son voyage pour Berlin. Le 12 mai 1789, c’est son amie Josepha Duschek qui tient la partie vocale, lors d’un concert à la Gewandhaussaal de Leipzig.


Texte de l’air de concert et traduction française



Ch'io mi scordi di te?
Che a lui mi doni puoi consigliarmi?
E puoi voler che in vita?
Ah no! Sarebbe il viver mio di morte assai peggior.
Venga la morte, intrepida l'attendo.
Ma, ch'io possa struggermi ad altra face,

ad altr'oggetto donar gl'affetti miei, come tentarlo?
Ah, di dolor morrei!


Non temer, amato bene,
per te sempre il cor sarà.
Più non reggo a tante pene,
l’alma mia mancando va.
Tu sospiri? O duol funesto!
Pensa almen, che istante è questo!
Non mi posso, oh Dio! spiegar.
Stelle barbare, stelle spietate,
perchè mai tanto rigor?
Alme belle, che vedete
le mie pene in tal momento,
dite voi, s’egual tormento
può soffrir un fido cor?

Récitatif
Que je t'oublie ?
Tu peux me conseiller de me donner à lui ?
Et puis vouloir qu'en vie ?
Ah non ! La vie me serait bien pire que la mort
Que vienne la mort, je l'attends intrépide.
Mais, que je puisse m'enflammer à une autre torche,
et à une autre objet donner mon cœur, comment le pourrais-je ?

Ah ! je mourrais de douleur !

Air
Ne crains rien mon bien-aimé,
mon cœur est pour toujours à toi.
Je ne peut plus résister à une telle peine,
l'âme me manque.
Tu soupires ? O deuil funeste !
Pense au moins à ce qu'est cet instant !
Je ne peux, ô Dieu, m'exprimer.
Etoiles barbares, étoiles impitoyables !
Pourquoi tant de rigueur ?
Nobles âmes, qui voyez
ma douleur en un tel moment,
jugez donc, si un cœur fidèle
peut souffrir pareil tourment ?



Cecilia Bartoli, mezzo-soprano
Mitsuko Uchida, piano
Riccardo Muti, direction

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