dimanche 31 décembre 2017

1790 – Le coin du paparazzi : Georg Foster observe Nancy Storace



En 1790, le scientifique et jacobin Georg Foster voyage en Angleterre. Il publie ses impressions de son séjour, observant coutumes et usages de près. Il ne manque pas de se rendre au théâtre de Drury Lane où il voit Nancy Storace chanter dans deux opéras de son frère Stephen, The Haunted Tower (1789) et No Song, No Supper (1790).


En 1790, Forster entreprend un voyage qui lui fait parcourir les Pays-Bas autrichiens, la Hollande, l’Angleterre et Paris, en compagnie d’Alexander von Humboldt. Il en tirera un ouvrage, Ansichten vom Niederrhein (Vues sur le Rhin inférieur), partiellement traduit en français sous le titre Voyage philosophique et pittoresque en Angleterre et en France, fait en 1790. Le traducteur, Charles Pougens, a d’ailleurs ajouté quelques notes explicatives de son cru...

S’il fait erreur sur la parenté entre les Storace, il témoigne également d’une profonde ignorance sur le principe même du pasticcio anglais : la plupart des opéras en langue vernaculaire représentés dans les théâtres de Covent Garden et Drury Lane étaient conçus sur ce modèle. La pratique n’avait rien d’exceptionnel, et les emprunts étaient répertoriés et annoncés comme tels, autant sur les affiches que dans les comptes rendus de presse.



Georg Foster Voyage pittoresque en Angleterre 1790 : opinion sur Stephen Storace


Remarques de Foster.


Georg Foster Voyage pittoresque en Angleterre 1790 : opinion sur Nancy Storace

Notes de Charles Pougens.


Georg Foster (1754-1794) est l’un des esprits les plus curieux d’une époque qui n’en manqua pourtant guère. Linguiste éminent (il comprenait 17 langues), naturaliste et philosophe, il se fit connaître pour ses idées progressistes et ses sympathies révolutionnaires.

Portrait de Georg Foster par Tischbein

Portrait de Georg Foster par
Johann Heinrich Wilhelm Tischbein
(Wikipedia)


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mardi 26 décembre 2017

1790 – ‘No Song, No Supper’: "Knocking at this hour of day" (Trio) [AUDIO]




Seul opéra anglais de Stephen Storace à avoir survécu dans une partition orchestrale, l’afterpiece (pièce ou opéra donné en seconde partie de soirée) No Song, No Supper (Pas de chanson, pas de souper) eut un succès ininterrompu durant toute la carrière de sa sœur, Nancy Storace, pour laquelle il tailla le rôle de Margaretta. Elle contribua d’ailleurs à faire de ce personnage l’un des plus marquants de son répertoire, pour le public d’alors. Sa vivacité scénique et ses talents comiques devaient beaucoup ajouter à une partition relativement simple… mais dont la simplicité même fit beaucoup pour la longévité de l’ouvrage.

On trouvera une présentation générale de cet opéra dans la miscellanée ‘No Song, No Supper’, opéra de Stephen Storace (1790) et des compléments d’information ici.

Synopsis général

Deux marins, Frederick et Robin, font naufrage près de chez eux. Ils espèrent pouvoir revoir leurs amantes, Louisa Crop et Margaretta, et se rendent chez le fermier Crop, père de Louisa. Dorothy, la seconde épouse du fermier, est éprise de l’homme de loi véreux Endless, qui a déjà contribué à séparer les amants. En l’absence de son mari, elle lui prépare un souper, consistant en un rôti et un gâteau, ce dont Margaretta (qui passe pour une chanteuse des rues) est témoin. Alors qu’Endless s’apprête à manger, Crop frappe à la porte. Endless se cache, et le souper est dissimulé. Margaretta chante une ballade, dont le premier couplet révèle la cachette du rôti, le second, celle du gâteau, et le troisième, la cachette d’Endless. Il est chassé et le couple de fermiers se réconcilie. Robin et Frederick, devenus riches grâce à un tonneau d’or sauvé du naufrage, peuvent désormais se marier, et annoncent la bonne nouvelle. (d’après Jane Girdham (1997), p. 178)

La partition

Stephen Storace recycla une partie de ses opéras italiens écrits pour Vienne dans ses ouvrages anglais. Ainsi, le trio « Knocking at this hour of day » est tiré du finale de Gli Equivoci (Les Méprises), opéra datant de 1786, au livret inspiré de La Comédie des Erreurs de Shakespeare. En témoigne le ténor Michael Kelly dans ses Reminiscences :

Michael Kelly Reminiscences : on Stephen Storace's 'No Song, No Supper'

Le trio s’insère juste après l’air « A miser bid to have and hold me » chanté par Margaretta. Le personnage explique alors quel est son triste sort, avant de demander aide et protection aux habitantes de la chaumière (où l’on va bientôt apporter le souper du titre).


Nelly (Ann Hetherington, mezzo-soprano)
Margaretta (Lisa Milne, soprano)
Dorothy (Elizabeth McCormack, soprano)
BBC Scottish Symphony Orchestra, Harry Bicket (dir.). 1996.


 Traduction française :

samedi 16 décembre 2017

1790 – ‘No Song, No Supper’: "A Miser bid to have and hold me" (Margaretta) [AUDIO]



 No Song, No Supper opéra de Stephen Storace (1790)

Livret publié à Dublin, en 1792.

On trouvera une présentation générale de cet opéra dans la miscellanée ‘No Song, No Supper’, opéra de Stephen Storace (1790)
 

Synopsis

Deux marins, Frederick et Robin, font naufrage près de chez eux. Ils espèrent pouvoir revoir leurs amantes, Louisa Crop et Margaretta, et se rendent chez le fermier Crop, père de Louisa. Dorothy, la seconde épouse du fermier, est éprise de l’homme de loi véreux Endless, qui a déjà contribué à séparer les amants. En l’absence de son mari, elle lui prépare un souper, consistant en un rôti et un gâteau, ce dont Margaretta (qui passe pour une chanteuse des rues) est témoin. Alors qu’Endless s’apprête à manger, Crop frappe à la porte. Endless se cache, et le souper est dissimulé. Margaretta chante une ballade, dont le premier couplet révèle la cachette du rôti, le second, celle du gâteau, et le troisième, la cachette d’Endless. Il est chassé et le couple de fermiers se réconcilie. Robin et Frederick, devenus riches grâce à un tonneau d’or sauvé du naufrage, peuvent désormais se marier, et annoncent la bonne nouvelle. (d’après Jane Girdham (1997), p. 178)

La partition

Seul opéra anglais de Stephen Storace à avoir survécu dans une partition orchestrale, l’afterpiece (pièce ou opéra donné en seconde partie de soirée) No Song, No Supper (Pas de chanson, pas de souper) n’est pourtant pas forcément une œuvre réellement représentative du style du compositeur.

Roger Fiske, qui en a édité et publié une version, estime que la partition disponible n’est qu’une réduction faite pour le Little Theatre in the Haymarket. L’orchestration, demandant un effectif inférieur à celui du théâtre de Drury Lane (par exemple, six pupitres de vents au lieu de huit pour Drury Lane) ; attesterait de l’intervention d’une main ultérieure à celle de Stephen Storace.

Pour la musicologue Jane Girdham, auteur d’une thèse de doctorat portant sur les opéras de Storace à Drury Lane, cette raison avancée ne serait pas probante : les effectifs orchestraux seraient toujours réduits pour les afterpieces. Elle y voit donc un exemple de l’art du compositeur, tout en relevant que cet opéra est l’un de ses premiers, et qu’il inclut de nombreux numéros empruntés à d’autres compositeurs. L’orchestration de ces derniers est sans doute très proche des originaux… et ne serait donc pas révélateur des pratique de Storace.

On peut cependant relever que ce dernier a privilégié les vents dans sa texture orchestrale. Comme le souligne Jane Girdham, l’orchestre de Drury Lane comptait en son sein d’excellents hautboïstes (comme les frères Parke), clarinettistes et bassonistes…


« A Miser bid to have and hold me », air de Margaretta

 

 
 

Lisa Milne (soprano),
BBC Scottish Symphony Orchestra,Harry Bicket (dir.). 
Diffusion radiophonique en 1996



Comme il était d’usage dans le pasticcio qu’était le Ballad Opera anglais, Stephen Storace réutilisa et réorchestra des airs et extraits d’autres compositeurs. L’un des airs alloués à Margaretta est ainsi tiré de L’Epreuve villageoise de Grétry. Cet opéra-comique avait été créé à Versailles le 5 mars 1784, et sera repris à la Comédie italienne le 18. Cet air était destiné à sa sœur Nancy Storace.

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mardi 12 décembre 2017

2017 - Eve Ruggieri ou, De la perpétuation des idées (mozartiennes) reçues…




Eve Ruggieri Dictionnaire amoureux de Mozart

Eve Ruggieri, qui fit tant pour populariser l’opéra avec son émission Musiques au cœur diffusée entre 1982 et 2009, vient de publier un Dictionnaire amoureux de Mozart chez Plon (octobre 2017). [Quelques pages en sont lisibles sur Google Livres]

Hélas, sa notice sur Nancy Storace (dont l’entrée se trouve étrangement à « » et non à « S » !) est entachée d’erreurs multiples, lesquelles vont perpétuer les idées reçues, fantasmes divers et approximations qui font florès sur la cantatrice, sa vie et ses relations avec le compositeur…

Tâchons d’en corriger certaines.

Journal de Karl von Zinzenforf und Pottendorf (1739-1813) :

Les appréciations du comte de Zizendorf sur Storace, citées par E. Ruggieri sont un compressé de plusieurs entrées de son journal : 22 avril, 9 mai 1783, 1er juillet 1783. (Voir les pages 69 et 70 de Nancy Storace, Muse de Mozart et de Haydn.)

Profitons-en pour rappeler que la musicologue Dorothea Link a réalisé une très précieuse transcription de ce journal écrit en français, pour les entrées relatives à la vie musicale et théâtrale viennoise entre 1783 et 1792 : ce document absolument passionnant, copieusement annoté, est accompagné du calendrier des représentations des théâtres et de la transcription des livres de comptes des théâtres impériaux, et d'une présentation très éclairante. Il est proprement ahurissant qu’aucune maison d’édition française n’ait publié une traduction de cet ouvrage fondamental, The National court Theatre in Mozart’s Vienna : Sources and Documents 1783-1792 (Clarendon Press, 1998). Il présente des sources essentielles à la compréhension de la vie lyrique et théâtrale viennoise durant cette période.


Leçons de Nancy Storace avec Rauzzini :

« On peut toujours imaginer poétiquement leur rencontre [en Italie] lorsque Nancy prenait des leçons avec Venanzio Rauzzini […] »

Ces leçons furent données en Angleterre, Rauzzini y demeurant depuis 1774 !


Les amours de Nancy Storace… et Mozart (évidemment !) :

« Ce qui est sûr, c’est qu’elle l’était [amoureuse] de lui et lui d’elle lorsqu’elle créa le 1er mai 1786 [….] Suzanne dans Les Noces de Figaro. »

Cette phrase a tout d’un héritage du musicologue Alfred Einstein, qui lui non plus, ne donne aucune source à ce qu’il avance.
A ce sujet, l’aimable lecteur lira avec intérêt – du moins, l’auteure l’espère ! – les pages 132-135 de la biographie ci-dessus mentionnée.


« Que s’était-il passé qui justifierait le départ précipité de Nancy alors en plein succès [...] ? Fut-il dû à sa liaison avec le duc de Cleveland ? A ce sujet, nous ne savons rien. »

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samedi 9 décembre 2017

1773 – Premiers concerts, et premiers fans pour la petite Nancy Storace



Lettre de fan à Nancy Storace en 1773 - (c) DR


Vers la fin août 1773, Nancy Storace, qui n’a pas encore 8 ans, se produit en concert à Southampton. S’y produit également le violoniste espagnol Nicholas Ximenez, un collègue de Stefano Storace, le père de la petite fille.

De prime abord, l’expérience ne semble pas concluante, le public ne semblant tout d’abord pas au rendez-vous… En effet, quelques jours après, une lettre publiée dans un journal local affirme que :

Ce qui m’a poussée à prendre la plume est le grand plaisir que j’ai eu mercredi dernier à entendre Miss Storace chanter aux Martin’s Rooms, une fillette qui n’a pas encore huit ans, et qui me semble être une fillette surprenante, probablement sans égale parmi celles de son page ; sa jolie figure (silhouette), sa voix et son goût sont admirables ; et ce qui augmente encore mon étonnement est sa manière de chanter magistrale, avec une prononciation claire et distincte : j’étais navrée de voir le peu de public présent à ce concert ; et j’ose avancer que les ladies et les gentleman de notre ville n’aient pas eu conscience de son mérite, mais j’espère qu’ils montreront que son mérite ne restera pas sans écho, par leur généreuse présence de mercredi prochain, lorsqu’elle se produira, pour la seconde fois, aux Martin’s Rooms.

Les concerts draineront apparemment suffisamment de monde pour que la très jeune artiste ait droit à son concert à bénéfice…. mais son père a sans doute perdu de l’argent dans l’entreprise. Néanmoins, l’expérience que gagne la petite Nancy est précieuse. L’habituer à se produire en public a sans doute autant d’importance que le gain des concerts, même si ce dernier n’est pas négligeable…

A lire cette lettre ouverte signée par un simple « MARIA », on pourrait penser que la petite chanteuse s’est gagné une admiratrice. Mais ce document est-il réellement sincère, et ne s’agit-il pas plutôt d’un « puff » ?

Un « puff » est une mention orientée, souvent payée par les artistes eux-mêmes ou les théâtres, pour faire « monter la sauce » et occuper une surface médiatique. On les qualifierait aujourd’hui d’« articles commerciaux »… avec la réserve que cette mention n’est évidemment jamais faite !

Un éminent personnage de Richard Brinsley Sheridan, dans sa pièce parodique sur le théâtre The Critic (1779), nommé Puff, explique d’ailleurs comment bonimenter dans les journaux avec « the PUFF DIRECT – the PUFF PRÉLIMINARY – the PUFF COLLATÉRAL – the PUFF COLLUSIVE, and the PUFF OBLIQUE, or PUFF by IMPLICATION » (I, sc. 2.) !

Quoi qu’il en soit, c’est le début d’une carrière tant au concert qu’à l’opéra qui ne s’achèvera qu’en décembre 1808.


Cette lettre et les puffs sont évoqués pages 29 et 30
de la biographie de Nancy Storace,
par Emmanuelle Pesqué