samedi 20 mai 2017

1805 : Trafalgar, John Braham et l’anneau de Lord Nelson



La nouvelle de la victoire de Trafalgar du 21 octobre 1805 atteignit Londres le 6 novembre 1805. C’est un traumatisme national, au milieu des réjouissances marquant la fin de la terreur d’une invasion française…

Les théâtres londoniens ne perdent pas de temps à célébrer la mémoire de l’amiral Lord Horatio Nelson, tué d’une balle par un marin français… Nancy Storace et son compagnon, le ténor John Braham, participeront aux hommages musicaux faits en mémoire du héros.




Un des anneaux de deuil réalisés
 en mémoire d’Horatio Nelson
Photographie (DR)


A la mort de l’amiral Horatio Nelson durant la bataille de Trafalgar, environ une cinquantaine d’anneaux de deuils furent réalisés, afin de les donner en souvenir du défunt à la famille et aux amis du héros, comme en témoigne une liste établie qui indique parmi les récipiendaires des amis, des membres de la famille et des officiers de marine. Ces anneaux étaient portés pour témoigner de leur deuil.

Certains de ces anneaux étaient creux et contenaient une mèche de cheveux du défunt.

Le chaton de la bague était d’émail noir, décoré d’émail rouge et blanc, avec les lettres N et B, sous deux couronnes et « TRAFALGAR ». L’anneau était inscrit avec « PALMAM QUI MERUIT FERAT » que « celui qui la mérite arbore la palme », la devise de Nelson. A l’intérieur du chaton de la bague est inscrit « Lost to his country 21 Octobre 1805 Aged 47 » (Perdu pour son pays le 21 octobre 1805 à l’âge de 47 ans).

John Braham qui avait été le professeur de musique de Fanny Nelson (l’épouse de l’amiral) et qui était également l’ami d’Emma Hamilton, la scandaleuses maîtresse d’Horation Nelson, en reçut un.

Il le conserva toute sa vie, comme en témoigne l’installation suivante :
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dimanche 16 avril 2017

Gertrud Mara (1749-1833), collègue et rivale de Nancy Storace (3)




En 1787, le ténor Michael Kelly, ami de Nancy Storace répond au compositeur Samuel Arnold qui lui demandait quelle sorte de chanteuse était Madame Storace, qu’elle était « la meilleure chanteuse d’Europe ». Dans ses mémoires, le ténor poursuit, « Ce que je voulais dire, bien sûr, c’était "dans son style" ; mais, comme elle me le prouva par la suite, Madame Mara fut extrêmement offensée de la louange que j’avais accordée à mon amie, et dit à une dame, lorsque je quittais le foyer des artistes, que j’étais un impertinent freluquet ».

Qui était donc cette cantatrice si susceptible ?

Les deux premières parties de la biographie de Gertrud Mara se trouvent  ICI et LA.


Armida

Armida. Gravure de J Collyer, d'après P. Jean.
Publié par Darling & Thomson en 1794.
De nombreuses versions de ce portraits circulèrent.

Séjour parisien : 1782-1783


Une possible lettre d'introduction de l'Impératrice Marie-Thérèse pour Marie Antoinette lui permis sans doute de se faire plus facilement une place dans la vie musicale parisienne.
Sa première apparition au Concert Spirituel, le 19 mars 1782, fut un véritable triomphe. Elle se produisit également en concert à Versailles et à Paris et fut nommée première chanteuse de la Reine.

Louis Petit de Bachaumont (1690-1771) et ses continuateurs, dans les Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres en France, depuis MDCCLXII, ou Journal d'un observateur, contenant les analyses des pièces de théâtre qui ont paru durant cet intervalle, les relations des assemblée littéraires... relatent cette apparition :


"20 mars [1782] Il y a dejà eu deux concerts spirituels depuis la cloture des grands spectacles, & l'affluence a été considérable : il paroît que le sieur le Gros, qui en a toujours la direction, a redoublé d'efforts pour les rendre brillants en ouvrages nouveaux & en virtuoses.
[....] Madame Mara est une étrangère qui, à l'expression de Mad. Todi, joint tout l'art de Mademoiselle Danzi, aujourd'hui Mad. Le Brun ; & par la réunion des qualités les plus rares & les plus précieuses, passe pour la première cantatrice d'Europe. Rien n'est comparable au fanatisme qu'elle a excité, & seule elle auroit fait le succès des concerts du sieur le Gros qui lui donne dix louis chaque fois qu'elle chantera. Elle a commencé mardi pour la première fois." (Tome XX, pp. 132 sq)


Assez rapidement, sa rivalité avec la cantatrice Luisa Todi divisa les amateurs parisiens en deux factions.


"29 avril [1783]. Madame Todi & Madame Mara, qui, pendant tout le temps qu'à duré le concert spirituel, ont chanté alternativement & quelquefois le même jour, se sont enfin livré dimanche un dernier assaut où toutes deux ont été applaudies à tout rompre.
Il est certain que madame Mara a l'organe infiniment supérieur, que les connoisseurs les plus difficiles, les étrangers qui ont le plus voyagé, assurent qu'il n'y en a pas deux de cette espèce; sûreté, netteté, pureté, aisance, étendue, elle a toutes ces qualités au suprême degré ; elle se joue des difficulté, elle excelle dans les airs de bravoure ; mais madame Todi a infiniment plus de sensibilité & la surpasse de beaucoup dans le cantabile; en un mot, la première n'est que cantatrice ; c'est peut-être la plus parfaite qu'on ait entendu pour flatter l'oreille ; la seconde remue le coeur et le pénetre. Une dame balançant la couronne entre elles deux, a fait à cette occasion le madrigal suivant.

Todi, par sa voix touchante De doux pleurs mouille mes yeux ;
Mara, plus vive, plus brillante
M'étonne, me transporte aux cieux.
L'une & l'autre ravit, enchante;
Et celle qui plait le mieux,
Est toujours celle qui chante.

Ces deux chanteuses ont aussi donné lieu à un calembour de la part d'un amateur à qui l'on demandoit celle qui aimoit le mieux ; il répondit: Ah, c'est bientôt dit (c'est bien Todi.)" (Tome XXII, p. 233 sq.)
"16 juin [1783] Les amateurs de musique sont désespérés du départ de madame Mara qui va en Angleterre, & se disposent à jouir des derniers moments de madame Todi, qui se rend en Russie, d'autent que l'engagement de celle-ci avec ce royaume est très-long; quant à la première, ele pourra s'échapper & venir de temps en temps se faire entendre à Paris.
On s'entretient de nouveau d'elles, & n'ayant plus rien à dire sur la nature de leur organe, sur leur talent bien constaté & bien différencié, on recherche tout ce qui les intéresse. [...]

Madame Mara est née en Saxe ; elle en est sortie toute jeune, & a été élevée en Angleterre par le Signor Paradisi, nom tout-à fait-inconnu. Elle fut appellée à Berlin, d'où elle nous est venue, déjà précédée de sa réputation qu'elle n'a point démentie.
Toutes deux chantent le françois ; madame Mara excelle sur-tout dans les chansons françoises, malgré un foible accent dont elle tire même parti pour donner plus de graces à son chant. Quant à madame Todi, comme elle parle à merveille notre langue, point de doute qu'elle n'y reussît. On ajoute que toute deux ont infiniment d'esprit dans la société." (Mémoires secrets..., Tome XXIII, juin 16, p. 10 sq)


La Correspondance secrete, politique & littéraire, ou Mémoires pour servir à l'Histoire des Cour, des Sociétés, & de la Littérature en France, depuis la mort de Louix XV, touche également mot de cette rivalité :


"De Paris, le 23 avril 1783, [...] Il y a eu combat à vie ou à mort entre Madame Mara & Madame Todi. Ne vous épouvantez pas, Monsieur ; il ne s'agit que de chanteuses & de musique. L'action s'est passée au concert spirituel, en présence d'un grand nombre de juges. J'en suis fâché pour l'Allemagne, mais l'italienne semble avoir réuni les suffrages. On lui a trouvé d'abord moins d'orgueil & ensuite plus de talent qu'à Madame Mara. Celle-ci a cependant chanté au dernier Grand couvert ; j'ignore si elle a réussit, mais je n'en doute pas, parce qu'elle n'étoit en comparaison qu'avec elle-même, & dans ce cas elle est sûre de plaire. Madame Todi l'emporte, selon moi, pour la facilité, pour l'expression & pour le son de voix ; mais le public est partagé, en Marates (mauvais calembourg) & en Todistes. Chacun de ces partis est entîché de son idole, prétend obstinément lui attribuer la supériorité. Tous ces débats, à dire vrai, sont aussi vains que pitoyables. Dans la préférence que chacun donne aux talmens de l'une de ces virtuoses, il ne consulte que ses goûts, que ses préjugés, que l'esprit de parti; aucun n'a la bonne foi, le désintéressement de rendre hommage à la vérité & de convenir que si le cantabile, que Madame Todi chante si purement, exige de la fraîcheur, de la flexibilité, de l'étendue, de la justesse dans la voix, les mêmes qualités sont indispensables pour les airs de bravoure que Madame Mara rend avec autant de liberté que de précision. Il seroit peut-être juste de dire, que, le talent de ces deux cantatrices étant également supérieur, la seule préférence que l'on puisse donner à l'une ou à l'autre, ne doit raisonnablement provenir qu'en raison du genre & non de la supériorité. [...]" (pp. 263-264, Tome XIV, Londres, 1788)

"De Paris, le 2 juillet 1783, [...] Le concours que je vous ai annoncé entre Madame Todi & Madame Mara, s'est continué depuis la quinzaine dans des concerts particuliers. L'une & l'autre ont conservé leurs partisans, & cette égalité de succès ajoute encore à la célébrité de chacune d'elles. Vous me saurez gré de vous les faire connoître plus particulièrement. [...]

Madame Mara est née en Saxe. Elle en est sortie fort jeune & a été élevée en Angleterre ; elle y a reçu les leçons de M. Paradisi, qui n'est connu que par elle ; si les talens répondent à ceux de son élève, la renommée est bien injuste. Madame Mara fut appellée à Berlin, & c'est delà que sa réputation se répandit dans l'Europe; elle vint à Paris où on l'avoit déjà fort préconisée, & où elle n'éprouva cependant point le fort des talens trop vantés. Elle réussit beaucoup, & son succès à ce dernier voyage a été plus éclatant encore. Il s'est soutenu à côté de celui de Madame Todi ; celui de Madame Todi s'est soutenu à côté du sien ; c'est assez les louer l'une & l'autre. Toutes deux sont d'excellentes musiciennes ; toutes deux ont infiniment d'esprit dans la société, ce qui n'est point indifférent à leur manière de chanter : toutes deux ont dans un genre différent un talent très-remarquable." (pp. 402-403, Tome XIV, Londres, 1788)

Quand Giovanni Gallini visita la France en 1783 pour recruter des chanteurs pour le King's Theatre, l'opéra italien de Londres, il commença sans doute par contacter Madame Mara.
Une lettre de cette dernière, écrite depuis Ostende à Charles Burney, témoigne des raisons de son refus d'alors :

"[...] Monsieur; l'amitié que Vous m'avés témoigné autre fois, et dont je me flattois de récêvoir de nouvelles marques cet hÿver, m'arrache l'aveu sincère que c'est avec la plus grande peine que je me vois éloignée encor par des circonstances contraires d'un paÿs, ou j'ai reçu mes premieres idées, et à qui je me suis attachée depuis de tout mon coeur ! les propositions de mr: Gallini étoient trop dures pour pouvoir les accepter; car réellement avec toute la force de ma poitrine, je ne crois pas qu'elle auroit pu suffire à me faire entendre deux fois par sémaine pendant un couple de mois dans le grand Opéera ; Ajoutés-y encor qu'il a marchandé comme on marchande au marché des herbes, et vous pourrés aisement comprendre que je n'aimerois pas avoir à faire à un tel Directeur, à la vérité, trop indiscrêt. En acceptant 1200 £ sterl: pour faire le double service des talents qui ont été avant moi, c'est en même tems me mêttre au dessous d'eux, et ruiner ma santé peutêtre pour jamais si j'ai l'ambition de ne pas vouloir compromettre ma réputation. si Mr: Gallini m'avait donné 1500 £, je les aurois accepté avec les conditions ordinaires, mais come il n'est pas musicien, il a crû risquer son argent qu'il aime beaucoup, et il ne s'est pas fié à ses prore oreilles. Dépuis j'ai promis à Mr: Abel de venir à Londres pour ses concerts, mais tant qu'il a quitté Paris, il ne m'a pas donné de ses nouvelles, et j'ai tout lieu de croire qu'il n'a pas réussi dans son projet. [...] Sachant que j'ai refusé l'engagement de Turin pour avoir le plaisir de passe en angleterre sous des auspices bien moins avantageuses, j'aurois crû du moins, qu'il ne manqueroït pas de m'avertir à tems du succès de son entreprise. [...]"(12 novembre 1783)


Gertrud Mara

Portrait de Hüssner. Leipzig, vers 1792.
Photographie © DR

L'Angleterre (1784-1802)


Les Mara se rendirent finalement en Angleterre en 1784.

La cantatrice fit sa première apparition professionnelle lors d'un concert au Pantheon Theatre le 29 mars 1784, pour un concert organisé par Abel. Elle chanta entre autre, "Alma grand anezzo" de Pugniani et "Vadasi del mio bene" de Nauman. L'affluence fut médiocre pour les six concerts prévus par souscription, à cause des élections qui se tenaient au même moment, comme le précise Burney.

Les directeurs du Pantheon lui donnèrent la permission de se produire aux commémorations handéliennes (Handel Memorial Concerts) qui se tinrent à Westminster Abbey et au Pantheon, entre le 26 mai et le 4 juin 1784. Les manifestations étaient organisées par Charles Burney qui en a laissé une description très précise.
Le premier concert qui se tint à l'abbaye royale était composé d'extraits d'oeuvres variées, dont une Coronation Anthem, le Te Deum de Dettinge, un extrait de la Funeral Anthem, les ouvertures de Esther et Saul et le choeur "The Lord shall reign" d'Israel in Egypt.

Le concert du Pantheon comportait des airs, concertos et choeurs, tirés de Joshua, Israel in Egypt et Judas Maccabaeus. Le seul oratorio chanté en entier fut le Messiah, donné à l'abbaye le troisième soir, les deux derniers concerts étant des reprises des premiers concerts.
Les effectifs étaient très importants : 525 intervenants, dont 251 musiciens et 275 chanteurs (60 sopranos, 48 contre-ténors, 83 ténors et 84 basses. (les solistes sont inclus) Joah Bates "dirigeait" de l'orgue, assisté de trois sous-chefs d'orchestres.

L'évènement eut un tel retentissement qu'il fut repris quasiment chaque année, entre 1785 et 1791 (excepté 1788 et 1789). Haydn assista à celui de 1791 et fut marqué par la vénération anglaise pour Haendel, qui tint une grande part dans la composition de ses oratorios La Création et Les Saisons.

La dernière annonce des concerts de Madame Mara au Pantheon du 11 juin annonçait que ce serait son dernier concert de la saison, mais elle se produisit cependant en soliste aux Oxford Music Room le 19 juin 1784.

En 1785, elle donna de nouveau 14 concerts au Pantheon. Mais elle fut également engagée aux Ancient Concerts.

Sa participation aux Handel Memorial Concerts de l'année se termina par un faux pas qui devint célèbre : elle resta assise durant le choeur de l'Alleluia alors que toute l'assistance se levait, y compris la famille royale.

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