dimanche 4 décembre 2016

Le coin du paparazzi : Nancy Storace observée par « Magnus Apollo » (1795)



portrait de Nancy Storace
Extrait d’un article du 3 novembre 1795


Comme tous ses collègues les plus éminents, acteurs et chanteurs adulés du public, Nancy Storace a suscité nombres de portraits publiés de son vivant dans la presse britannique. Quel que soit le contenu de ces articles, ils alimentent sa notoriété, et nous renseignent sur certains des commérages charriés sur cette cantatrice qui a si souvent défrayé la chronique.

Célébrité, actrice (au sens large du terme), chanteuse revendiquant une italianité qui fait l’objet d’une certaine xénophobie mêlée de fascination, la Signora Storace (comme elle est connue professionnellement) est régulièrement prise à partie dans ces portraits diffusés dans la presse généraliste et spécialisée. Bien que critique, ce texte tiré du The Tomahawk! or, Censor general est loin d’être le plus acerbe à son encontre.

Lors de sa parution, en 1795, Nancy Storace est l’une des stars du chant anglais. Auréolée de sa gloire continentale, elle s’est produite dès 1787 avec un grand succès au King’s Theatre, l’Opéra italien. Après l’incendie du bâtiment, elle est devenue l’une des valeurs sûres du théâtre londonien de Drury Lane : depuis 1789, elle y chante dans des ballads operas en anglais, composés par son frère Stephen Storace. Elle est également très active dans de prestigieuses sociétés de concert, dans les festivals provinciaux et dans les concerts d’oratorios. Cette carrière protéiforme l’a évidemment enrichie et la polyvalence de cette réussite ne fait pas que des heureux… (Notons que le salaire de £ 10 par soir qu’on lui reproche ici est loin d’être le plus important de la troupe…)

The Tomahawk! or, Censor general


Le portrait publié dans The Tomahawk! or, Censor general témoigne de l’ambiguïté de son statut de femme « publique » offerte aux regards sur une scène. (La retenue et la discrétion sont toujours des idéaux féminins.) Louanges et attaques sont donc à parts égales dans cette chronique qui brocarde autant la vie privée que professionnelle de la cantatrice.

Cet article, signé « Magnus Apollo » est caractéristique de ceux publiés par la presse anglaise sur Nancy Storace, et on y trouve les reproches qui lui sont le plus couramment adressés : séparation scandaleuse avec son mari John Abraham Fisher, liaisons diverses, salaire jugé exorbitant, avarice, vulgarité dans son jeu scénique (sans doute un jeu appuyé trop italianisant pour certains critiques anglais), etc…

La xénophobie envers les musiciens italiens y est à peine dissimulée. L’auteur met d’ailleurs en regard l’attitude des Italiens (origine à laquelle souhaite se rattacher professionnellement Nancy Storace) aux Anglais, présentés ici comme généreux et magnanimes ! Ce préjugé (renforcé par la rude concurrence que faisait peser l’afflux des musiciens étrangers sur les Britanniques) est particulièrement évident dans le bref rappel que fait l’auteur des origines familiales de la cantatrice. (Non sans quelques erreurs…)

« Magnus Apollo » ne peut pourtant s’empêcher de conclure par l’affirmation du talent et de la célébrité de la jeune femme… Notons, que, loin de prendre sa retraite à la fin de la saison, durant l’été 1796, Nancy Storace poursuivit sa carrière jusqu’en 1808 !!!


The Tomahawk!, or Censor General, 1795


[No. I.]
LE MONDE MUSICAL

SIGNORA STORACE.

Ann Storace est la fille de feu Stephen Storace, italien de naissance, qui avait épousé la fille de Mr. Trusler, bien connu du public il y a de nombreuses années, comme propriétaire des jardins de Marybone.

La propension précoce à la musique de notre héroïne fut raidement découverte par son père. Il était un contrebassiste célèbre, et possédait plus de connaissances musicales que la plupart des professeurs de cet instrument malcommode. On peut aisément imaginer qu'il s'appliqua avec des soins particuliers à cultiver l'éveil quotidien de son génie naissant. Et si nos souvenirs ne nous font pas défaut, à l'âge de treize ou quatorze ans, sa première apparition publique fut lors des Oratorios, durant la Carême, où elle déploya le gage de ses futures capacités, et reçut les encouragements que le public anglais ne manque jamais de décerner au jeune interprète au mérite naissant.

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Peu d'années passèrent, avant que Mr. Storace, ayant réglé ses affaires en Angleterre, emmena toute sa famille en Italie, dans le seul but de cultiver les talents musicaux de sa fille, dont il prévoyait qu'ils tourneraient à son avantage. Et, l'ayant placée sous l'autorité d'un maître éminent, il acheva sa carrière terrestre, la laissant sous la protection de sa meilleure et plus sincère amie, sa mère.

Les progrès de Miss Storace allèrent au même pas que son génie ; car elle fut rapidement engagée à l'Opéra. Et bien que les Italiens aient le plus souverain mépris pour le goût musical anglais, pourtant, la force du génie est telle, qu'en dépit de leur préjugé, il se fraie un chemin comme un torrent laminant tout devant lui, et elle devint immédiatement une favorite [du public].

La célébrité de notre jeune Anglaise fit rapidement une telle conflagration sur le continent qu'on lui offrit un engagement à Vienne, où nous la trouvons, apparaissant à la tête de sa profession en tant que Prima Dona [sic], ou première chanteuse comique à la Cour impériale. C'est là qu'elle rencontra le Dr. Fisher, lequel avait quitté Londres quelques années avant elle, pour chercher fortune et tenter de voir où il pouvait le mieux jouer du violon [pour quelque argent].

Que ce soit affection ou sympathie, nous ne nous hasarderons pas à le déterminer ; mais c'est là que leur union se tint, et Miss Storace devint Mrs. Fisher.

La lune de miel ne fut pas longue. Nous n’affirmerons pas que le Docteur faisait des fausses notes ou que Madame aille dans le dièse ou mette des bémols. Mais il est certain qu’une séparation eut lieu par consentement mutuel, et que l’accord stipulait certaines clauses comme quoi jamais le mari et la femme ne devaient se trouver ensemble dans le même royaume, aussi longtemps que Mrs. Fisher continuait de payer un traitement annuel à son mari !

Ici, nous survolerons certaines anecdotes que la partie médisante du monde qualifierait de scandale et observerons seulement que, de même qu’elle choisit d’abandonner son mari, de même elle abandonna le nom de Fisher et reprit son nom de jeune fille, auquel elle annexa celui de Signora, un épithète auquel elle n’avait droit d’aucune façon, étant Anglaise de naissance.

Nous trouvons maintenant la Signora Storace, par le biais d’un engagement très lucrative, en train de se produite dans son propre pays, à l’Opéra italien du King's Theatre in the Haymarket, où elle remporte les applaudissements que sa valeur mérite fort justement. Elle y resta pour deux ou trois saisons. Mais comme c’est la coutume de ce théâtre d’avoir éternellement soif de nouveauté, elle a trouvé sagement refuge dans l’un de nos principaux théâtres, Drury Lane, où elle se trouve toujours, à ce jour, et reçois du trésorier dix livres sterling chaque soir pour sa présence.

La Signora Storace est plutôt de taille inférieure à la moyenne, et ses yeux sont très expressifs. Elle a apporté d’Italie toute la vivacité de ce pays, et bien que dans son jeu scénique elle soit très fringante ; pourtant, dans certains rôles, elle est singulièrement vulgaire. Ses connaissances musicales sont très grandes, et elle doit plus à son jugement qu’à sa voix, qui n’est en aucune mesure douce, et très souvent fausse.

On raconte qu’elle est tellement avare, qu’après une soirée fatigante, de manière à épargner un shilling, elle rentrera à pied chez elle, socques aux pieds, en risquant sa santé, dont la perte lui couterait de nombreuses livres sterling.

Signora Storace a occasionnellement été engagée au Concert of Ancient Music, à tous les festivals dans le pays, &c. par les moyens desquels, selon elle-même, elle a gagné sept ou huit cent livres sterling par an, et elle a l’intention de prendre sa retraite de la scène après cette saison.

En général, il faut admettre, que la Signora Storace, si l’on doit la juger sur ses capacités musicales, est l’honneur de son pays ; et peut être justement rangée parmi les premières interprètes dans sa profession.

Magnus Apollo.*
[Mr. KELLY fera l’objet de notre prochain numéro.]


[The Tomahawk! or, Censor general, Numéro VI (Mardi 3 novembre 1795), p. 25]

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