samedi 21 janvier 2017

George Augustus Polgreen Bridgetower (v. 1780-1860), violoniste prodige et "mulâtre"

Portrait par Henry Edridge (1769-1821)
Portrait par Henry Edridge (1769-1821)
(Source : Wikipedia)


Le jeune métis est sans doute né le 29 février 1780 à Biala, en Pologne.

Son père, communément appelé John Frederick ou Friedrich de August Bridgetower ( ?-v. 1799) était un page (Kammerpage) africain du prince Nicolas Esterhazy (1714-1790) à Eisenstadt. Admiré pour sa beauté, son élégance et son talent de polyglotte, il se présentait comme « Bridgtower de Bridgtower de la barbade colonie anglaise ». Résidant dans l’aile où logeaient les musiciens, il put ainsi se familiariser avec Haydn et son œuvre.

La mère de George, Maria (décédée en 1817) était polonaise.

Il était le second d’une fratrie de deux. Son frère, George, violoncelliste, était né en 1779, apparemment en Pologne. La famille Bridgetower résidait sans doute également à Esterhaza.

Haydn lui aurait peut-être donné des leçons, comme l’affirme une annonce publicitaire londonienne. Aucune trace ne semble en subsister, mais le compositeur et le jeune homme paraissent avoir été ultérieurement liés à Londres en 1791-1792.

La postérité a accusé son père d’avoir exploité le talent de son fils, mais il faut rappeler que c’est grâce à son entregent, son charme et son ambition que le jeune homme reçut une éducation musicale et artistique qui lui permit de s’intégrer dans la bonne société anglaise, alors que l’esclavage était encore en vigueur. (Il ne sera aboli en Angleterre qu’en 1833.)

Enfant prodige, le jeune virtuose du violon fait sa première apparition publique à Paris, au Concert Spirituel, le 11 avril 1789. Il joue un concerto de Giornovichi. Il y reste jusqu’en mai, continuant deux fois encore sa participation à ces concerts : il redonne le même coverto le 13 avril et un de Cramer, le 17.

La même année, il se rend en Angleterre avec son père qui, publicité bien organisée ou goût personnel, se fait remarquer par ses vêtements « turcs » et sa nouvelle appellation : « le prince africain ».

Entre 1789 et 1799, George se produit dans une cinquantaine de concerts.

Ayant échoué à se produire à Windsor devant la famille royale, il se produit à Bath en décembre 1789 et à Bristol en janvier 1790. Pour l’un de ses concerts, la presse locale déclare que :

Le jeune prince Africain, dont les talents ont été tant célébrés, a donné un concert plus rempli et  splendide […] que l’on ait jamais connu ici. Il y avait plus de cinq cent personnes présentes, et elles furent ravies d’une telle adresse au violon […] qui suscita un étonnement général, autant que du plaisir. [Venanzio] Rauzzini était ravi et déclara qu’il n’avait jamais entendu une telle interprétation, pas même de la part de son ami [François] LaMotte, qui était, pensait-il, bien inférieur à ce merveilleux garçon. (The Bath Morning Post, 8 décembre 1789)

Cette réception enthousiaste permet au jeune virtuose de se faire une place sur la scène de concert londonienne.

Sa première apparition publique dans la capitale a lieu durant l’un des oratorios donnés durant le Carême, à Drury Lane, le 19 février 1790. Il y joue un concerto entre les deux parties du Messiah de Haendel.

En février et mars, il y apparaît six fois.

Le lendemain de son premier concert, The Times affirme :

Master Bridgetower, le fils du prince africain, qui a dernièrement été prisé à Bath au violon, a joué un concerto avec beaucoup de goût et d’habileté ; son père a écouté chaque note avec ravissement, et a semblé hautement ravi des applaudissements réitérés qui ont chaleureusement été décernés au jeune prince.

Sa virtuosité lui vaut une mention même dans les comptes-rendus de presse les plus succincts :
 

George Augustus Polgreen Bridgetower
The European Magazine and London Review,
février 1790, p 147.


Le hautboïste W. T. Parke, se souvient dans ses mémoires que :

George Augustus Polgreen Bridgetower

Peu de temps après, George Bridgetower est invité par le grand violoniste allemand Wilhelm Cramer (1746-1799) à participer aux concerts à souscription des Professional Concerts.

Ces concerts, très bien reçus, lui ont sans doute attiré le patronage du Prince de Galles. Ce dernier, excellent musicien amateur aurait souvent invité le jeune garçon à jouer chez lui, en compagnie des meilleurs instrumentistes de l’époque. A moins que Nancy Storace, qui était distribuée dans ce même concert n’ait aussi attiré l’attention de l’héritier du trône sur le jeune prodige…

Cela achève de « lancer » George Polgreen dans la haute société.


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Le 2 juin suivant, aux Hanover Square Rooms, il donne un concert à bénéfice avec un jeune violoniste viennois, pour lequel Beethoven écrira son concerto pour violon, Franz Clement (1780-1842). Le programme de ce concert, patronné par le prince de Galles, est :

Acte I. Symphonie ; Haydn – Quatuor pour deux violons, alto et violoncelle par Masters Clément, Bridgetower, Ware et Attwood ; Pleyel – air, Signora Bianchi. – concerto pour violon, Master Clément, âgé seulement de huit ans et demi ; sa propre composition – air, Signora Storace.
Acte II. Ouverture ; composée par Master Clement – Air, Signora Storace. – Concerto pour violon, Master Bridgetower ; Giornovichi . – Air, Signora Bianchi. – [Symphonie] concertante pour deux violons par Master Bridgetower et Master Clement ; [Jean-Baptiste] Davaux. – Morceau.

L’abbé George Vogler (1749-1814) était dans le public.

Les deux jeunes violonistes devinrent amis.

Les relations entre le père et le fils semblent s’être distendues à cette période : les excès de son père (alcool et liaisons diverses) défrayent la chronique, comme ses dettes et ses emprunts financiers. Son comportement violent pousse George Polgreen à trouver refuge chez le prince de Galles à Carlton House.

Désormais placé sous la protection princière, le jeune Bridgetower prend des leçons avec le violoniste François Hippolyte Barthélémon (1741-1808), ainsi que (peut-être Giovanni Giornovichi. Thomas Attwood (1765-1838), l’ancien élève de Mozart, l’instruit dans l’art de la composition.

George continue de se produire en public, mais il est désormais associé aux meilleurs instrumentistes de son temps.

Le 15 avril 1791, le jeune garçon se produit durant l’un des concerts organisés par Salomon pour Haydn. Il est également présent dans l’orchestre pour les concerts du Handel Commemoration à l’abbaye de Westminster.

L’année suivante, il est engagé dans plusieurs oratorios au King’s Theatre, et le 28 mai, il joue un concerto de Viotti dans un concert donné par Barthélémon dans lequel Haydn est aussi présent.

La protection du prince de Galles lui vaut de trouver place dans son orchestre privé dans son pavillon de Brighton, sa célèbre villégiature.


Miniature anonyme vers 1800

Aquarelle non signée (vers 1800)
(Source : Wikipedia)



En 1802, George retourne en Allemagne pour rendre visite à sa mère qui vit à Dresde. Il donne des concerts qui sont si bien reçus que le prince l’autorise à prolonger son séjour continental.

Le jeune homme se rend donc à Vienne. Le prince Lichnowsky auquel il a été présenté, lui fait connaître Beethoven, dont il devient proche. Le compositeur lui dédie ce qui deviendra la sonate à Kreutzer. L’œuvre a été créée lors d’un concert donné à l’Augarten, le 24 mai 1803 et accueillie avec ferveur : Beethoven lui-même tenait la partie de piano.




Une copie ayant appartenu au violoniste montre qu’il avait introduit une altération qui aurait grandement plu à Beethoven. Cette sonate aurait en fait dû être dédiée au violoniste, car sur la partition autographe le compositeur a noté : « ‘Sonata mulattica composta per il mulatto Brischdauer, gran pazzo e' compositore mulattico ». Toutefois une brouille entre le violoniste et le compositeur advient avant son départ de Vienne, et la sonate sera dédiée au violoniste français Rodolphe Kreutzer.

De retour à Londres en 1805, Bridgetower continue de se produire en concert. Il est élu à la Royal Society of Musicians en octobre 1807, et est diplôme de Cambridge en 1811.

Il gagne alors sa vie comme professeur de piano. Marié en 1809, ses allées et venues deviennent plus difficiles à suivre. On sait qu’il s’est rendu à Paris et Rome, est revenu en Angleterre en 1843 et 1846, avant de s’y fixer définitivement.

Son portrait par Henry Edridge (1769-1821) laisse transparaitre la mélancolie qui l’affectait, selon ses contemporains, lesquels le décrivent aussi comme malheureux de son sort.

Il meurt le 29 février 1860 à Londres, et est enterré dans le Kensal Green Cemetery.

Pour aller plus loin :


W. B. Squire, « Bridgetower, George Augustus Polgreen (1780–1860) », rev. David J. Golby, dans Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004; online edn.

Josephine R. B. Wright, « George Polgreen Bridgetower: An African Prodigy in England 1789-99 », dans The Musical Quarterly, Vol. 66, No. 1 (Jan. 1980), p. 65-82.

Un superbe roman retraçant son parcours vient de sortir chez Actes Sud : Emmanuel Dongala, La Sonate à Bridgetower (Sonata mulattica)

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