mercredi 22 février 2017

Théâtres en mouvement et reconstruction du Theatre Royal, Drury Lane (1791-1794)



Entre 1791 et 1794, la cantatrice Nancy Storace et ses collègues du Theatre Royal, Drury Lane, déménagèrent sans cesse pour continuer d’assurer les représentations d’une troupe sans théâtre. Ce sont ces pérégrinations que nous allons retracer.

Déménagement du théâtre de Drury Lane au Haymarket
Entrefilet du Times, 1er mars 1791
sur le déménagement futur de Drury Lane.
(Source: Clips de Newspapers.com)


La fermeture de « Old Drury »


Lors de la dernière représentation de la saison théâtrale de 1790-1791, le vieux théâtre de Drury Lane ferma définitivement ses portes avec l’afterpiece (pièce de la seconde partie de soirée) No Song, No Supper de Stephen Storace. En ce 4 juin 1791, Nancy Storace faisait partie de la distribution.

Inauguré le 26 mars 1674, le bâtiment attribué à l’architecte Sir Christopher Wren, bien que re-décoré plusieurs fois, était devenu bien trop vétuste.

The Universal Magazine fit savoir que

Samedi soir, d’une vétusté progressive, et dans sa 117eme année, est morte la vieille Madame Drury, qui a vécu à travers six règnes, et qui a vu de nombreuses générations passer devant ses yeux. […] Elle a reçu environ 2000 personnes chez elle, la nuit même de son décès ; et la vieille dame s’est trouvé être d’une telle bonne humeur qu’elle leur a dit qu’elle ne leur donnerait ‘pas de Souper’ sans une ‘Chanson’, ce qui étant fait, elle s’affaissa en arrière, et s’éteignit sans un gémissement. Le Dr Palmer [le comédien Robert Palmer], un des médecins de la famille, assista ses derniers instants, et annonça sa dissolution à la compagnie. (Texte de George Colman junior).


Le nouveau bâtiment construit sur l’emplacement de l’ancien n’ouvrit pourtant qu’en avril 1794. Outre les délais de démolition et de construction, la direction devait faire face à un problème administratif : la patente (qui autorisait un théâtre de langue anglaise à Londres) de Drury Lane ayant expiré, Richard Brinsley Sheridan, le principal propriétaire du théâtre, dût acheter la patente « dormante » qui appartenait à Thomas Harris, le propriétaire du théâtre concurrent, Covent Garden.


Saison 1791-1792 : Délocalisation au King’s Theatre in the Haymarket



Sans toit, la troupe de Drury Lane se délocalisa au King’s Theatre au Haymarket, en profitant de la situation administrative compliquée dans laquelle se trouvait ce théâtre.

Jusqu’à son incendie en 1789, le King’s Theatre in the Haymarket était l’Opéra italien de Londres. A sa destruction, se posait la question du devenir de son autorisation administrative de représenter le répertoire italien, permis uniquement pour une salle.
Deux projets concurrents se menèrent une guerre sans merci : la reconstruction du théâtre sur le site de l’Opéra sinistré, et la conversion de la salle de concert du Panthéon en salle d’opéra. Ce second projet obtint l’autorisation tant désirée, car l’un des commanditaires secrets n’était autre que le Lord Chambellan qui octroyait les autorisations…. Le manager du King’s Theatre se retrouva donc avec un bâtiment dans lequel il ne pouvait pas faire représenter d’opéras…. ce qui explique pourquoi L’anima del filosofo, opéra commandé à Haydn ne fut jamais représenté.

Le King’s Theatre, inoccupé et au cœur d’un imbroglio juridique quasi inextricable (entre les créditeurs et débiteurs divers, les locataires du terrain et les ayant-droits de l’architecte), était donc idéal pour que la troupe de Drury Lane puisse poursuivre ses saisons en attendant son théâtre flambant neuf.

Le King’s Theatre, lui aussi, était tout neuf, mais il fallut néanmoins mettre un faux cadre de scène pour que les décors de Drury Lane puissent s’y adapter. Il n’y avait pas non plus de loges pour les acteurs, puisque les chanteurs de la troupe italienne se changeaient chez eux avant de se rendre à l’Opéra… Heureusement, le bâtiment offrant beaucoup d’espace vide, on construisit des loges additionnelles ! Conçue pour l’opéra, l’acoustique n’était pas forcément idéale pour le théâtre : c’est ce dont se plaignirent les contemporains, qui estimèrent que les acteurs devaient forcer la voix pour se faire entendre ; ils auraient également été engloutis par la dimension du plateau… On peut légitimement se demander comment les chanteurs et acteurs des ballad operas parvinrent à équilibrer des représentations qui faisaient alterner dialogues parlés et numéros chantés…

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La nouvelle saison délocalisée commença le 22 septembre 1791, avec un intermède (avec une musique de Stephen Storace), Poor Old Drury!!!, qui raconte de manière comique les vicissitudes du déménagement.


annonce de presse 1791

Annonce de presse d’octobre 1791,
Annonçant le prologue Poor Old Drury !!
L’afterpiece est No Song, No Supper,
avec Nancy Storace.
(Détail d’un recueil factice d’articles divers.



Saison 1793-1794 : Déménagements divers au Haymarket


La troupe reprit possession du King’s Theatre pour la saison 1792-1793, mais s’en trouva délogée partiellement au début de l’année 1793, par le retour de l’opéra italien dans ses murs d’origine. En effet, dans l’intervalle, le nouvel Opéra Italien, le Pantheon, avait brûlé à son tour, le 14 janvier 1792, et le répertoire opératique italien fut de nouveau autorisé au King’s Theatre, à partir du 26 janvier 1793…

Nancy Storace, engagée à la fois à Drury Lane et dans la troupe italienne, participa d’ailleurs au grand retour des Italiens dans cette salle : elle chantait Rosina dans Il Barbiere di Siviglia de Paisiello, ce soir-là. Michael Kelly, lui aussi un chanteur créateur de Mozart, lui donnait la réplique, en Conte Almaviva. The Times constata que

La musique de Paiseillo, avec de tels interprètes, et un tel orchestre, ne pouvait pas manquer « de tremper l’esprit de délice ». Le duo de Storace et Kelly, était une idée quelque peu nouvelle, et eut un effet charmant – autant l’œil que l’oreille furent complètement comblés.


Les mardi et samedi, soirées durant lesquelles on donnait traditionnellement l’opéra italien, la troupe de Drury Lane fut donc obligée de se délocaliser au Little Theatre in the Haymarket, salle habituellement ouverte l’été quand les trois théâtres dit « d’hiver » avaient fermés leurs portes.

Le transport des éléments de décors, costumes, etc… d’un bâtiment à l’autre, et leur adaptation à deux scènes si différentes (l’une, l’un des plus grands théâtres de Londres, l’autre, le plus petit !) n’alla sans doute pas sans peine…




Annonce de presse de février 1793,
expliquant aux abonnés qu’ils ne perdront pas
leurs avantages malgré le changement de théâtre.
(Détail d’un recueil factice d’articles divers.



Saison 1793-1794 : Délais et renaissance de Drury Lane



La reconstruction de Drury Lane progressait lentement, dû aux problèmes divers rencontrés par Sheridan. On fêta néanmoins la pose du toit du bâtiment, le 30 octobre 1793.

En attendant la réouverture du théâtre, la troupe de Drury Lane fut temporairement dissoute. Les chanteurs et acteurs trouvent d’autres engagements ou se retrouvent au chômage plus ou moins volontaire, comme la grande comédienne Mrs Jordan ou la grande tragédienne Mrs Siddons.

D’autres, parmi lesquels Nancy Storace, trouvèrent un engagement au Little Theatre in the Haymarket. En effet, George Colman, le manager de ce théâtre, loua la patente de Sheridan, de manière à pouvoir ouvrir un théâtre qui ne peut l’être qu’entre le 15 mai et le 15 septembre, quand Drury Lane et Covent Garden sont fermés…

Sa saison d’hiver aura donc lieu entre le 19 septembre 1793 et le 8 avril 1794. On y entendra de très nombreux succès de la troupe de Sheridan, et quelques créations comme l’afterpiece My Grandmother de Stephen Storace, le 16 décembre 1793 ; sa sœur Nancy y tient évidemment le rôle principal.


Le nouveau Théâtre royal de Drury Lane





Intérieur du Théâtre de Drury Lane (vers 1808)
d’après Thomas Rowlandson (1756–1827) et Augustus Charles Pugin (1762–1832)
(source : Wikipedia)


Le nouveau théâtre est inauguré le 12 mars 1794, avec une sélection haendélienne. On y entendra des extraits du Coronation Anthem, de Samson, du Messiah, d’Israel in Egypt, de Jephta, de Solomon, de Saul, etc… Nancy Storace fait partie des solistes.

Le 21 avril 1794, c’est la première représentation proprement dite, avec un Macbeth de Shakespeare.

L’architecte du nouveau bâtiment était Henry Holland. Le bâtiment étant exceptionnellement vaste, les frais de la construction furent tels que l’extérieur du théâtre ne fut jamais terminé ! Il ressemblait à l’opéra de Bordeaux sur lequel il prit quelque peu modèle.

Le nouveau théâtre pouvait contenir 3 611 personnes. Ce sera le plus grand théâtre de Londres jusqu’au XXème siècle (mais non la plus grande maison d’opéra). Si les espaces publics sont luxueux, dans leur dominante bleu et rouge, les coulisses n’auraient pas été aussi confortables que les anciennes. Certains se plaindront du manque de confort des loges et du foyer des artistes, mais on déplorera davantage sa vastitude, et le manque de proximité avec les acteurs : en effet la scène mesurait 25 mètres de largeur sur 28 de profondeur !
Ces dimensions auront un impact sur les productions montées à Drury Lane: elles seront de plus en plus spectaculaires, au détriment de la subtilité du jeu des acteurs.

C’est dans cette salle que Nancy Storace prendra sa retraite, le 30 mai 1808.

Le 24 février 1809, le bâtiment sera détruit par un incendie. Il ne sera pas reconstruit avant 1812 ; c’est le bâtiment actuel.

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