mercredi 1 mars 2017

Anna Maria Crouch (1763-1805), le destin tragique d’une jeune première



A son zénith, Anna Maria Phillips, épouse Crouch, unissait une voix de soprano mélodieuse, un physique sublime et beaucoup de grâce, ce qui lui attira l’admiration d’un très large public. Ses qualités privées, modestie et générosité, lui valurent également de nombreux amis dans sa profession.

Un célèbre portrait de Romney et un autre de Lawrence conservent une trace de son charme et de sa présence, tout comme de nombreux portraits théâtraux. Idéale pour les rôles d’héroïnes romantiques, elle contrastait très heureusement avec la personnalité scénique de Nancy Storace, face à laquelle elle incarna de nombreux rôles dans les opéras écrits par Stephen Storace pour le théâtre de Drury Lane.



portrait par Lawrence

Portrait de Thomas Lawrence


Née le 20 avril 1763 à Londres, Anna Maria Phillips descendait peut-être par son père de Charlotte Corday. Son père, Peregrine Phillips était juriste dans l’administration des Wine Licence Office. Familier de Benjamin Franklin, il s’imprégna de ses idées révolutionnaires et finit par être renvoyé de son administration, à la suite de ses activités politiques (certains de ses pamphlets ont longtemps été attribués à Franklin lui-même). Elle est la troisième de six enfants.

La mère d’Anna Maria meurt jeune, mais la petite fille, élevée par une tante, semble avoir eu une jeunesse paisible. Assez rapidement, elle prend des cours de musique avec l’organiste de la chapelle de Berwick Street.

Vers 17 ans, sa voix exceptionnelle alliée à son ravissant physique, lui permettent de devenir l’élève du compositeur Thomas Linley senior, et co-propriétaire du théâtre de Drury Lane. Elle y est alors engagée. (Linley senior aurait touché une bonne partie de ses cachets, comme cela se pratiquait souvent d’ailleurs…) Anna Maria fera partie de la troupe de ce théâtre jusqu’à la saison 1800-1801.

Elle fait sa première apparition sur les planches de Drury Lane le 11 novembre 1780 en Mandane dans Artaxerses de Arne. Ce succès flatteur est suivi d’autres.

Son premier bénéfice, où elle chante Clarissa (The Lionel and Clarissa, or a School for Fathers de Charles Dibdin) récolte une belle somme : £ 201, car le Lord Maire de Londres, une connaissance de son père, y a entraîné de nombreux amis. Pour une interprète débutante, le fait de pouvoir prendre un bénéfice toute seule prouvait déjà qu’on la considérait comme une future « grande ».

A la fin de la saison 1780-1781, elle est engagée à Liverpool. Elle y aborde plusieurs rôles dont celui de Clara (The Duenna, Linley père et fils), Polly (The Beggar’s Opera) et Rosetta (Love in a Village, Arne).

Durant la saison 1781-1782 de Drury Lane, on admire sa prise de rôle de Venus dans King Arthur de Purcell. Un admirateur, poète séduit, écrira même : « She looks, she moves, and I adore her, / Without the courage to implore her. »

La saison suivante, elle chante Patty (The Maid of the Mill; or, The Country Revels, d’après Fletcher and Rowley) qui deviendra l’un de ses rôles-signature, et continue d’étendre sa palette de rôles.

Son succès ne se borne pas à la capitale, car elle se produit à Liverpool, Dublin, Cork et Limerick.


Une vie privée mouvementée


C’est durant l’été 1783 qu’un incident se produit à Porstmouth. Selon une brève parue dan la presse,
« Miss Phillips du T[heatre] R[oyal] D[rury Lane] était engagée ici pour six soirées mais la conduite de certains officiers de marine nous a privés de cette excellente chanteuse. » Ils auraient pris des « libertés avec elle que la pudeur ne permet pas » et « Mr Phillips, ayant démontré une fureur honnête devant l’insulte proférée à sa fille, a failli perdre la vie ».

Ce n’est pas la première fois que la beauté de la jeune fille fait des ravages.

A Dublin, un amoureux enragé aurait voulu l’assassiner en lui tirant dessus alors qu’elle était en scène.

Peu de temps après, on raconte qu’elle se serait enfuie avec un descendant d’une famille aristocratique irlandaise. Ils étaient tous deux mineurs et les deux familles parvinrent à arrêter leurs projets de mariage. En conséquence, de retour à Londres en 1784, sa famille la garde sous surveillance rapprochée.



portrait par Romney

Portrait par Romney (1787)
Photo credit: English Heritage, Kenwood


Mariage et rencontre de Michael Kelly


Le 9 janvier 1785, elle épouse un jeune lieutenant de la Navy, Rawlings (Rollings) Edward Crouch. Elle continue pourtant à se produire sous son nom de jeune fille.

Le mariage ne sera révélé qu’après le décès de leur premier enfant, qui décède, âgé de deux jours. Le père de la jeune épouse déménage chez le couple. La cantatrice se retrouve alors à aider financièrement « un père malade de la goutte, une tante folle, une nièce orpheline, un frère dépensier et un mari indolent » (Highfill).

Son mariage tient pourtant officiellement jusqu’en 1792. En mars 1787, elle fait la connaissance du ténor irlandais Michael Kelly, tout juste rentré de Vienne, en compagnie de Nancy Storace. C’est le coup de foudre. Ils avaient partagé la scène comme Lionel et Clarissa.

Kelly s’établit non loin du couple Crouch. Il lui donne des leçons de chant, elle affine sa présence scénique, et ils deviennent inséparables.

Mr Crouch, bonne pâte, accompagne les deux chanteurs lors de leurs tournées provinciales. On les entend à Oxford, York, Leeds, Chester, Manchester, Wortcester, Liverpool, Birmingham, Norwich, Brighton… et bien sûr sur les planches de Drury Lane, où le couple incarne un duo de jeunes premiers qui enthousiasment les foules.

Ils sont également très demandés pour les oratorios donnés dans les théâtres londoniens lors du Carême, dans les concerts publics et privés. Ils seront également des professeurs de chants très appréciés.

En 1791, Anna Maria Crouch se sépare définitivement de son mari. Par un accord privé, elle accepte de lui verser une rente annuelle. Mais, à l’époque, elle serait devenue brièvement la maîtresse du prince de Galles (assertion que l’intéressée  nia farouchement). Le prince lui aurait versé une somme énorme après leur rupture.

Si l’on peut s’interroger sur les sentiments de Kelly à ce sujet, cela ne brise apparemment pas leur couple, ni l’amitié des deux chanteurs avec le prince, qui fait partie des hôtes distinguées et brillants reçus par le couple illégitime dans leur maison de Pall Mall (où ils ont déménagé en 1792), puis dans celle de Leicester Square (où ils s’installent à l’été 1797). Parmi les personnes fréquemment conviées par le couple figurent la soprano Elizabeth Billington, Richard Brinsley Sheridan, et Stephen Storace et sa sœur Nancy.


Accidents et maladie


La soprano est alors fêtée et toujours aussi admirée, mais une série d’accident va peu à peu amoindrir sa carrière.

Le 13 novembre 1787, en route pour le théâtre, la voiture dans laquelle elle se trouve se renverse. Le visage de Mrs Crouch est cisaillé par des éclats de verre. Les cicatrices resteront visibles toute sa vie durant.


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A l’été 1793, elle est victime d’un autre accident de voiture, alors qu’elle se trouve en tournée avec Michael Kelly. Une lourde malle tombe au travers de sa gorge. Elle en restera si meurtrie qu’elle est incapable de chanter durant quelque temps. La puissance de sa voix (parlée et chantée) en sera affectée de façon permanente.

Parallèlement à ces accidents, sa santé se dégrade peu à peu. Elle a par ailleurs beaucoup grossi, ce que les commentateurs de la vie théâtrale déplorent en des termes parfois agressifs. En 1796, on avancera même « est en train de perdre rapidement toute sa séduction »…

En 1795, elle installe son père dans une maison de Chelsea, dans laquelle elle donne de nombreuses réceptions.


Une courte retraite



Sa santé se dégradant, elle finit par prendre sa retraite le 14 mai 1801, pour le bénéfice de Michael Kelly. Elle y joue Celia dans As You Like It.

Elle se consacre désormais à l’enseignement, tandis que Kelly continue sa carrière de chanteur, compositeur et manager. Il a également ouvert un magasin d’édition de partitions.

Son état s’aggravant, Mrs Crouch se rend à Brighton au printemps 1805 pour tenter de se rétablir, mais c’est là qu’elle décède, le 2 octobre 1805. Elle aurait été atteinte d’un cancer. D’autres affirment que c’est l’alcoolisme qui abrégea ses jours.

Elle a été enterrée à St. Nicolas à Brighton, et un monument funéraire érigé par Michael Kelly y est toujours visible.



monument funéraire Brighton

Monument funéraire de Mrs Crouch


L’inscription serait encore lisible :

The remains of ANNA MARIA CROUCH during many years a performer at DRURY LANE Theatre.
She combined with the purest taste [as] a Singer the most elegant Simplicity as an Actress. Beautiful almost beyond parallel in her person. She was distinguished by the powers of her mind, they enabled her when She had quitted the Stage to gladden life by the charm of her conversation and refinement of her manners.
She was born April 20th 1763 and died on 2nd October 1805.
This stone is inscribed to her beloved memory by him whom she esteemed the most faithful of her friends
Coade Sealy LONDON 1806


Son amie Julia Young fit paraître en 1806 un Memoirs of Mrs. Crouch, including a Retrospect of the Stage en deux volumes (1 et 2)


Voix et rôles


Pour ses contemporains, elle avait une « voix remarquablement douce, et un chant d’un style émouvant et naïf », une « voix qui ravit l’oreille par sa délicatesse et sa douceur melliflue ».

Certains de ses rôles furent crées dans des productions composées et sélectionnées par Stephen Storace, le plus souvent face à sa sœur Nancy.

Elle créa ainsi, en

1789 : Lady Elinor (The Haunted Tower)
1790. Louisa (No Song, No Supper)
1791: Katharine (The Siege of Belgrade)
1791. Phaedra (The Cave of Trophonius)
1792 : Donna Aurora (The Pirates)
1794: Zilipha (The Cherokee)
1794 : Lodoiska (elle y chante le rôle-titre et Nancy Storace n’y figure pas.)

Mrs Crouch est parfois apparue dans des rôles théâtraux, comme Fanny Stirling dans The Clandestine Marriage de Colman et Garrick, Ophelia (Hamlet) et Olivia (Twelfth Night).



portrait par Harding

Portrait par Edward Harding (1776−1796)


Bibliographie


Olive Baldwin, Thelma Wilson, “Crouch, Anna Maria” dans Oxford Dictionary of Music Online, 2017-2016.

Philip H. Highfill, Kalman A. Burnim, Edward A. Langhans, A Biographical Dictionary of Actors, Actresses, Musicians, Dancers, Managers & Other Stage Personnel in London, 1660-1800. Southern Illinois University Press, 1993

John Warrack, “Crouch , Anna Maria (1763–1805)”, dans Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004

Site Women of Brighton (archives)

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