mercredi 22 novembre 2017

Michael Kelly (1762-1826), ami et collègue de Nancy Storace



 Michael Kelly par Adele Romany (c) Garrick Club

Portrait de Michael Kelly
par Adele Romany
(vers 1802-1814)
(Collections du Garrick Club)

Né à Dublin le 25 décembre 1762 (ou le 12 août, comme le précisait une gravure de sa pierre tombale), le ténor Michael Kelly était le fils de Thomas Kelly, maître de cérémonie suppléant du château de Dublin et marchand de vin, et d’une ancienne Miss McCabe. Il eut treize frères et sœurs. Le mariage de ses parents avait été mouvementé : la jeune fille, catholique de bonne famille, avait été enlevée par son soupirant. Les parents finirent cependant par leur pardonner…
Si l’on en croit le ténor (qui nous a laissé des mémoires très détaillées), son enfance se déroula dans un climat hospitalier et rempli de musique : son père fut probablement aussi musicien professionnel, comme en attestait des registres de compte désormais détruits (voir Highfill, etc.) Le talent du petit garçon fut développé par une série de professeurs, parmi lesquels on compte Michael Arne pour le pianoforte, et « Passerini, Pereti, San Giorgi pour le chant » (Highfill), sans oublier Venanzio Rauzzini, de passage à Dublin.

En mai 1777, Michael Kelly fit ses débuts scéniques dans le rôle du comte de La Buona Figliola (Piccini) au Fishamble Street Theatre. Son succès le fit réengager au Crow Theatre dans le rôle-titre de Cymon (sous la direction du compositeur Michael Arne), puis Master Lion dans Lionel and Clarissa, à son propre bénéfice.

En 1779, suivant les conseils de Rauzzini, le jeune ténor partit pour l’Italie. A Naples, il suivit l’enseignement de Finaroli, puis, en été 1780, du grand castrat Aprile.
Il fut engagé au concert et à l’opéra par toute l’Italie : il se produisit Livourne (où il rencontra Stephen et Nancy Storace ; rencontre dont il rend compte de manière flamboyante dans ses mémoires, mais infirmée en partie par d’autres contemporains), Pise, Florence, Bologne, Venise, Brescia, Trévise, Vérone, Parme l’entendirent, ainsi que Graz, en octobre 1782.
Une offre d’engagement pour Drury Lane lui parvint alors, mais il la déclina, suite à la désapprobation de son père. Il faisait bien : à Venise, il fut invité par le Comte Durazzo (l’ambassadeur de Joseph II) à rejoindre la troupe italienne montée par l’empereur à Vienne, et y retrouva Nancy Storace, dont il fut l’un des deux témoins de mariage (en 1784).

A Vienne, il crée et/ou chante dans des opéras de Mozart (il crée Basilio et Don Curzio dans Le Nozze di Figaro), de Salieri (La Scuola de’gelosi), de Martin y Soler (Una Cosa rara), Sarti (Fra i due litiganti ; Le Gelosie Villane), Paisiello (Il Barbiere di Siviglia ; La Frascatana), Guglielmi (Le Vicende d’Amore), Storace (Gli sposi malcontenti ; Gli Equivoci), Gluck (Iphigénie en Tauride ; Alceste)..... et se produit dans divers concerts profanes et sacrés.

A Vienne, il fréquente Gluck et Haydn. Outre le milieu artistique, il fraie également avec la plus haute société de son temps, avec des bonheurs divers : si les bonnes fortunes amoureuses semblent ne pas lui avoir fait défaut, ses dettes de jeu sont astronomiques…

Ses souvenirs de sa période viennoise, bien que parfois confus, restent une source de première main sur la vie lyrique viennoise et nous donnent des éléments précieux sur Mozart, dont il aurait été l’ami. Mais Kelly est souvent prompt à se donner le premier rôle et à escamoter certains éléments à son profit, aussi convient-il de se méfier de certaines de ses assertions.

En février 1787, le ténor quitte Vienne pour Londres, en compagnie des Storace, de Thomas Attwood (compositeur élève de Mozart) et de l’amant de Nancy, Lord Barnard. Passant par Salzbourg (où ils rencontrent Leopold Mozart), ils s’arrêtent également à Paris (où Kelly profite abondamment des spectacles parisiens), le groupe (scindé en deux) parvient à Londres.

C’est dans cette capitale qui lui était jusqu’alors inconnue que Kelly va continuer sa carrière lyrique. Engagé au théâtre de Drury Lane, il y fait ses débuts le 20 avril 1787 en Lionel dans A School for Fathers (remaniement de Lionel and Clarissa). Son succès est immédiat. Kelly chantera dans cette compagnie durant 33 ans.

C’est à cette période qu’il rencontre la ravissante soprano Anna Maria Crouch, qui était la Clarissa de ses débuts londoniens. Devenue son élève, elle troqua rapidement ce rôle pour celui de maîtresse. Mr Crouch semble avoir toléré ce « ménage à trois » jusqu’à son départ avec sa propre maîtresse, en 1791. Crouch et Kelly vécurent maritalement jusqu’à la mort de cette dernière, en 1805, mais elle n’est jamais mentionnée comme sa compagne de manière explicite, dans les Reminiscences signées par son compagnon… Sans doute, un début de puritanisme, d’autocensure, ainsi que la certitude que cette cohabitation était connue de tous expliquent cette omission…


Michael Kelly par De Wilde (c) Garrick Club

Michael Kelly par De Wilde (c) BNF Gallica


Portrait de Michael Kelly en Cymon
par Samuel De Wilde (Collections du Garrick Club)
et gravure tirée du portrait,
par William Satchwell Leney (1795) (Collections BNF Gallica)


Engagé aux concerts commémoratifs haendéliens à l’Abbaye de Westminster (ainsi que Nancy Storace), sa prestation y est remarquée. Cette participation, ainsi que ses apparitions pour les oratorios, marque également le début d’une longue carrière au concert à Londres.

En juin 1787, Kelly apprend le décès de sa mère (c’est en arguant de sa maladie qu’il avait obtenu son congé de Vienne…) et il part à Dublin avec les Crouch : ils y donnent concerts et représentations d’opéra, suivis par une tournée irlandaise.

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Cette année 1787 est représentative de sa carrière : en général, l’hiver est consacré à la scène londonienne, avec des soirées opéras, d’oratorios et de concerts, tandis que l’été est consacré par des engagements itinérants, dans les différentes salles de concert et pour les festivals de province : Liverpool, Brighton, Oxford, Birmingham, Manchester, Worchester, Dublin,…

En juin 1789, pour sa première apparition au King’s Theatre, il est Almaviva, face à Nancy Storace en Rosina. Mais le théâtre brûle peu après… et la troupe se délocalise au Théâtre du Haymarket. Il rechantera le rôle en juin 1790 pour les Italiens de Londres.

En 1789, il crée le premier des opéras que Stephen Storace composera pour Drury Lane : The Haunted Tower. Son Lord William lui vaut, une fois encore, des critiques très laudatives.
Le ténor, qui endosser les premiers rôles, apparaîtra dans la plupart des opéras écrits par Stephen. L’un de ceux où il aura le plus de succès, Lodoiska (1794), est une pièce à sauvetage où son personnage, le comte Floreski, vient à la rescousse de l’héroïne (Mrs Crouch) autant dans l’intrigue de cet opéra que sur scène…

Dans les années 1790 (probablement en 1790, 1791 et 1792), Kelly se rend à plusieurs reprises à Paris : ses opinions politiques l’y ont certainement conduit… Il en profite d’ailleurs pour rapporter de nombreux ouvrages dramatiques, livrets et partitions, qui seront d’ailleurs souvent adaptés à Drury Lane. Il faut noter que Kelly fréquente l’opposition : ami de Sheridan, il fréquentera longtemps le prince de Galles et Charles Fox.

Après de nombreuses péripéties, lorsque l’opéra italien retourne enfin au King’s Theatre, Kelly et Stephen Storace sont conjointement managers de la troupe pour la saison 1793-1794, ce qui ne l’empêche pas d’y chanter. Kelly restera manager de la troupe durant 31 années : ce poste ne lui apportait pourtant pas de rémunération supplémentaire, hormis pour ses bénéfices.

Dès 1805, il est peu à peu remplacé dans ses anciens emplois par John Braham, l’amant de Nancy Storace : la mort de Mrs Crouch le déprima tant qu’il se résolut à abandonner la scène. Il fera d’ailleurs ses adieux en tant que chanteur peu après sa vieille amie, le 17 juin 1808 dans le rôle de Frederick dans No Song No Supper de Storace.

Ses activités dans le domaine théâtral furent multiples : en 1801, il obtint également une licence de manager pour le Little Theatre in the Haymarket ; entre 1809 et 1811 il présenta chaque année au mois de juin, une pièce avec une ouverture et de la musique qu’il avait composée et sélectionnée. En août 1818, il dirigea une compagnie italienne à Dublin avec Angelica Catalani. En 1811, il revint une dernière fois à Dublin comme impresario, et en profita pour y faire ses adieux scéniques.

Personnage populaire, parvenu à une notoriété tant pour son art scénique que dans la hiérarchie des concerts, Kelly partageait cependant la critique : certains louaient la puissance de sa voix et l’étendue de sa tessiture qui n’avait pas besoin de passer au falsetto ; mais d’autres considéraient qu’il avait conservé une « vulgarité » anglaise dans les manières, ce qui le disqualifiait sur la scène italienne. Son côté supposément efféminé lui vaut aussi quelques critiques.
Si sa voix ne semble pas avoir été remarquable et s’il ne fut jamais un bon acteur, Kelly avait suffisamment de technique et d’intelligence pour s’insérer sans heurts dans le meilleur de la tradition musicale anglaise. Il s’est en effet produit dans la plupart des pièces et opéras populaires de son temps, continuant de créer abondamment. Certains le surnommèrent même « le rossignol irlandais ».


Michael Kelly Blue-Beard

Frontispice de Blue Beard.


Kelly diversifia ses activités : compositeur (il était très fier de sa collaboration avec Mozart sur une mélodie de salon), il se déclare auteur de plus de 60 titres, musique de scène ou opéras, ainsi que de nombreux airs. Il se faisait néanmoins aider pour l’orchestration, et n’écrivait souvent que quelques airs dans l’œuvre, parfois parodiés. Doué d’une oreille musicale et d’un sens très sûr des attentes de son public, ses œuvres furent souvent très populaires. William Parke considéra même qu’il était un « compilateur judicieux », remarque qui n’est pas aussi dépréciative qu’elle en a l’air, puisque le pasticcio anglais de la période était également jugé sur l’harmonie des extraits musicaux sélectionnés et adaptés.

L’un des opéras phares de Kelly, Blue Beard or Female curiosity (dans lequel il chantait Selim) resta au répertoire pendant plus de 25 ans. Son dernier opéra fut The Lady and the Devil (1820). (On en trouvera d’ailleurs la liste dans ses Reminiscences.)


The Wood Pecker Michael Kelly

Frontispice de la ballade The Wood Pecker,
avec signature autographe de Kelly


Outre ses activités artistiques, Kelly se lança dans l’édition musicale : en 1801, il lança sa maison d’édition, installée si près du King’s Theatre que ses clients privilégiés pouvaient entrer directement dans le théâtre en passant par sa boutique. Son établissement installé au n° 9, Pall Mall, était appelé le Music Saloon… Kelly fit cependant banqueroute en 1811, sa mauvaise gestion et ses multiples activités qui lui laissaient peu de temps libre, finissant par faire péricliter son commerce. Comme le ténor et compositeur s’était également lancé dans le négoce de vin, cela avait poussé Richard Brinsley Sheridan à déclarer que ce dernier devrait faire afficher sur son pas de porte : « Michael Kelly, compositeur de vins et importateur de musique ». Il est vrai que certaines de ses mélodies semblent être fortement tributaires de la production de ses contemporains !

Souffrant abominablement de la goutte durant ses dernières années (il aurait été incapable de poser le pied à terre durant plus de dix ans !), le ténor mourut à Margate le 9 octobre 1826 et fut inhumé à St Paul, Covent Garden, le 17 Octobre. Ne laissant pas de descendance, ses frères et sa nièce, Miss (Fanny) Kelly (1792-1882), une actrice et chanteuse réputée, héritèrent apparemment de ses dettes.


monument funéraire de Michael Kelly ténor

Monument funéraire de Michael Kelly.


Les Reminiscences de Michael Kelly, publiées en 1826 (Volume I et Volume II), ont également été éditées par Roger Fiske en 1975. Elles ont en réalité été écrites par le dramaturge Theodore Hook.

Un roman de Naomi Jacob lui a été consacré : The Irish Boy, a Romantic Biography (1955).

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