mardi 30 janvier 2018

1795 – Adultère à Drury Lane : ‘No Song No Supper’, à la scène comme à la ville.


En ce début de saison 1795-1796, on s’intéresse davantage à un scandale qui vient de défrayer la chronique théâtrale qu’à la qualité dramatique des pièces programmées ce soir-là au théâtre de Drury Lane… Foulant les planches avec Nancy Storace, par le jeu des remplacements, une chanteuse, Mrs Bland, et son amant, Mr Caulfield, ont tout à craindre des réactions du public, tant le scandale a été grand.

Pour cette soirée du 17 septembre 1795, le Theatre Royal, Drury Lane rouvrit avec No Song, No Supper comme afterpiece (pièce ou farce de seconde partie de soirée) comme le relève The Free-Mason's Magazine :
The Free-Mason's Magazine 1795 - No Song, No Supper - Nancy Storace

La mainpiece (pièce de première partie de soirée), First Love de Richard Cumberland, avait été créée le 12 mai 1795 dans ce théâtre. (On trouvera un synopsis de cette comédie sentimentale sur le site de l’Université de Toronto, et le fac-similé de la troisième édition sur Google Livres.)

Dorothy Jordan y jouait Sabina Rosny et Elizabeth Farren, Miss Ruby. Notons que John Bannister était programmé toute la soirée, car il tenait également le rôle de David Mowbray dans cette pièce.

Elizabeth Farren et Dorothy Jordan étaient deux des meilleures actrices du théâtre. Leurs salaires reflètent d’ailleurs leur statut : elles étaient payées respectivement £ 17 et £ 10 10s par soirée. (A titre de comparaison, les chanteuses Signora Storace et Mrs Bland recevaient alors £ 10 10s et £ 8 par soirée, tandis que l’immense tragédienne Mrs Siddons était payée £ 31 10s… le salaire le plus important de la troupe !)

Pour cette reprise de No Song, No Supper, opéra de Stephen Storace et Prince Hoare, la distribution était :
Crop – Mr Dignum
Frederick – Mr Caulfield (qui remplaçait Michael Kelly)
Endless – Mr Suett
William – Mr Sedgwick
Servant – Mr Webb
Dorothy – Miss Bland
Louisa – Miss De Camp
Margaretta – Sga Storace
Nelly – Mrs Bramwell

La réception critique


Le Times se réjouit de la présence des stars du théâtre sur les planches pour cette soirée d’ouverture :

Cela augure hautement de la nouvelle Direction (Management), de voir une distribution aussi forte pour la première soirée, et que la Farren, la Storace et la Jordan se soient produites aussi tôt [dans la saison] pour l’amusement public.

En effet, on pouvait programmer que les acteurs ou chanteurs secondaires pour l’ouverture de la saison, puisque les stars étaient déjà en train de répéter leurs prochaines prises de rôles.

Quant au Sporting Magazine, il mêle la critique artistique au sous-entendu sur la vie privée de Maria Theresa Bland, née Tersi (mais surnommée Romanzini)…


The Sporting Magazine 1795 - No Song, No Supper - Nancy Storace


La nuit dernière, cet élégant théâtre a ouvert ses portes pour la saison, avec la comédie de First Love, et la farce de No Song No Supper.
Les performances furent parfaitement huilées, et on trouvait l’émulation habituelle afin d’augmenter des réputations déjà acquises à juste titre.
Dans la farce, Kelly faisait défaut et Caulfield se substitua à lui.
Mrs Bland semblait appréhender le traitement le plus dur qui soit – le public, cependant, se préoccupa uniquement de son air ; et qui n’est pas d’avis qu’il est parfaitement mélodieux.


Notons que, bien que le couple adultère soit présent sur scène, le chroniqueur indique que seule la femme semble craindre d’en être blâmée… Ce traitement inégal dans la culpabilité reflète bien la difficulté qu’avaient en général les femmes à faire reconnaître leurs droits, puisque seuls leurs devoirs conjugaux sont reconnus par la Loi et l’opinion publique.
 

Débordements privés et opinion publique : vie et carrière de Mrs Bland


Lors de cette soirée, la Dorothy de fiction dupliquait, par son comportement adultère, le comportement de son interprète. Ce qui pouvait renforcer la curiosité du public.

La mezzo-soprano Maria Theresa Romanzini, épouse Bland (1769–1838), était une charmante chanteuse, louée par ses contemporains pour sa « douceur » et son style dans les Ballad Operas. Si elle ne se distinguait pas par un immense talent, elle correspondait parfaitement à un certain type d’emplois.
  
Mrs Bland - portrait Humphry

Portrait de Miss (sic) Bland
par Ozias Humphry (1742-1810)
(Non daté, entre 1790 et 1797)
  
Petite et brune, devenue assez grasse dans sa maturité, elle avait toutefois une vivacité scénique et un allant qui lui attira les faveurs du public, malgré un physique ingrat qui fut comparé par Charles Lamb à un « pudding », lors de ses dernières années d’activité ! Qualités et défauts qui rappellent d'ailleurs certaines des remarques des contemporains sur Nancy Storace.
Pour sa part, Michael Kelly se souvenait qu’en 1823, elle chantait « avec la pureté rafraichissante de son style sans sophistication, et avec cette expression chaste et tendresse de sentiments qui touche immédiatement comme venant du cœur », qualités perçues par le public d’alors comme étant la véritable marque de l’école de chant anglaise et des qualités nationales (s’opposant à l’école de chant « étrangère » italienne).

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Maria Theresa était la fille de juifs italiens. Certains de ses contemporains affirment que son réel patronyme était Romani ou Ters/ci, mais qu’elle avait été nommée Romanzini lors de ses premières apparitions théâtrales sur le sol anglais. (Patronyme probablement alors adopté par ses parents.)

Elle serait née à Caen le 9 septembre 1770 et aurait été baptisée le lendemain à Notre-Dame de Caen Maria Theresa Catherine Tersi, fille d’Alexander (Alessandro ?) Tersi, un musicien ambulant et de son épouse Catherine Zeli, une juive florentine (qui signa Romanzini son testament fait sur le sol anglais). Sa marraine était une certaine Marie Thérèse Le Clerck, d’où son prénom.

Elle arriva en Angleterre vers les quatre ans, en 1773, et fut bientôt annoncée comme « une jeune demoiselle italienne » lors d’une apparition publique en compagnie de son père à Bristow. La famille parvint peu de temps après à Londres. La petite fille ne tarda pas à se produire en divers lieux : Sadler’s Wells, les jardins de Marylebone (qui n’appartenaient alors plus au grand-père de Nancy Storace…) et le Royal Circus.

A onze ans, en 1781, elle apparut dans un tout petit rôle au King’s Theatre, et fit quelques apparitions furtives à Drury Lane. Après ses succès à Dublin, dès 1782, elle fut engagée à Drury Lane dans des emplois de « caméristes chantantes ». En 1789, on l’entendit également à Liverpool.

Elle se fit progressivement une place dans la troupe, créant la plupart des personnages secondaires des opéras de Stephen Storace, aux côtés de la sœur du compositeur, Nancy :

1789 : Cicely dans The Haunted Tower
1790 : Dorothy dans No Song, No Supper
1791 : Ghita dans The Siege of Belgrade
1791 : Alinet dans The Cave of Trophonius
1792 : Fidelia dans The Pirates
1793 : Juba dans The Prize
1793 : Charlotte dans My Grandmother
1794 : Winifred dans The Cherokee
1796 : elle aurait dû sans doute interpréter Barbara, dans The Iron Chest, mais Nancy Storace l’aurait dépossédée du rôle, si l'on en croit les reproches de Mrs Bland.

Maria Theresa devint la belle-sœur de Mrs Jordan, puisqu’elle avait épousé son frère George Bland (?-1807), le 21 octobre 1790.

Le mariage ne dura pas, l’épouse étant infidèle et ce, ouvertement. En 1795, on découvrit qu’elle avait une liaison avec l’acteur Thomas Caulfield, et elle quitta le domicile conjugal pour vivre maritalement avec lui. Elle en eut plusieurs enfants, qui s’ajoutèrent à ses enfants légitimes.
 

L’amant, Thomas Caulfield

 

Thomas Caulfield - portrait de Samuel De Wilde - (c) Garrick Club

Portrait de Thomas Caulfield
par Samuel De Wilde (vers 1795)
(Mirabel dans The Inconstant, rôle qu’il n’a jamais interprété)
(Source : Garrick Club)

Né probablement en 1766, il était le fils d’un graveur de musique. Dans la fratrie, James Caulfield (1764-1826) devint éditeur musical et écrivain ; Joseph continua le métier paternel ; John (vers 1794-vers 1819) et Samuel furent choristes à Drury Lane. On trouve trace du premier, une basse, dans les chœurs de divers opéras de Stephen Storace.

Thomas se produisit en province entre 1787 et 1791 avec une femme qui fut sans doute son épouse (on a conservé la trace d’une Mrs Caulfield dont on ne sait rien, dans les mêmes troupes), puis il fit ses débuts londoniens dans la troupe de Drury Lane (alors délocalisée au King’s Theatre) dans le rôle-titre de The Cave of Trophonius, en octobre 1791. Il était alors payé £ 1 par semaine. Il interpréta par la suite des rôles secondaires à Drury Lane comme en province (Liverpool, etc), ainsi qu’au Little Theatre in the Haymarket durant l’été.

Son talent d’imitation lui procura une certaine notoriété : en 1794, il se fit suffisamment remarquer dans ce type d’emploi pour que Colman, le directeur du Little Theatre in the Haymarket rajoute cette prestation dans une pièce.

Notons qu’en 1795-1796, Caulfield recevait £ 2 5s par soirée à Drury Lane… salaire correspondant à son peu d’importance dans la troupe et à un talent limité. En effet, l’Authentic Memoirs of the Green Room jugea en 1795 que :

Comme il possède une figure de gentleman, [il] est tolérable dans les personnages de troisième ordre. Il est rarement parfait, et nous sommes désolés de le dire, il ne s’améliore aucunement.

C’est cet acteur jugé médiocre (hors ses talents d’imitateur étonnants) que l’opinion publique jugea sévèrement pour sa liaison avec Mrs Bland. Il partagea pourtant sa vie durant plus de dix ans.

Parti en Amérique en 1806, à la suite de son recrutement par John Bernard, Thomas Caulfield se produisit dans le théâtre de ce dernier à Boston, puis à Providence, Charleston et New York. Très bien accueilli par le public américain, son répertoire s’élargit alors à des rôles plus importants, pour lesquels il n’avait jusqu’alors fait que des remplacements sur le sol anglais.

Son décès en scène (avant le 17 mai) 1815 à Cincinnati ou dans le Kentucky fut probablement le résultat d’une absorption importante d’alcool, excès accompagnant un mode de vie de plus en plus dissolu. Son peu de sérieux professionnel l’avait d’ailleurs conduit dans des emplois de moins en moins prestigieux.
 

Scandale et départ


A la découverte de cette liaison, le scandale fut immense. Mrs Jordan vola au secours de son frère accablé. La presse donna tous les torts à la femme infidèle, et relaya la rumeur qu’elle partirait bientôt pour les Amériques avec son amant, ce qui désola le public et les amateurs, et renforça le ressentiment contre celui qui l’« enlevait » à ses admirateurs.


The Sporting Magazine 1795 - George Bland et Maria Theresa Bland

Entrefilet du Sporting Magazine relatant l’affaire.
(Août 1795)


Ce fut pourtant le mari qui quitta l’Angleterre, car sa situation, intenable pour son image, lui interdisait de travailler sans scandale. Ce fut finalement lui qui s’embarqua pour New York et Boston, ville où il mourut en 1807.

Mrs Bland cohabita avec Caulfield jusqu’en 1806.Son amant finit par la quitter pour se rendre, lui aussi, à Boston.

Triste fin de Mrs Bland


Restée seule, sa carrière se déroula presque exclusivement à Drury Lane, avec quelques apparitions en province et au Little Theatre in the Haymarket. Elle fit ses adieux scéniques en juin 1822.

Vers 1824, elle fut affligée d’une « imbécilité mentale » qui se transforma une dépression nerveuse prononcée, probablement à la suite du décès d’une de ses enfants, morte brûlée vive en 1800 : ses vêtements avaient pris feu alors qu’elle se tenait trop près du foyer. La rumeur publique accusa également Mrs Bland d’avoir involontairement causé sa mort en la secouant un peu trop fort…

Puisqu’elle était supposément dans l’indigence, Drury Lane organisa une soirée à bénéfice à son profit, bien qu’elle fit savoir par voie de presse qu’elle n’était pas dans une telle misère, mais seulement privée « des élégances de la vie ».

Bien qu’à la retraite, elle tenta un retour au concert, qui échoua, et mourut douze ans plus tard, le 15 janvier 1838 d’une crise d’apoplexie. Elle a été enterrée à St. Margaret, à Westminster.

Certains de ses enfants firent une carrière théâtrale : la basse James Bland (1798-1861) chanta au Lyceum, à Drury Lane et à l’Olympic Theatre. Plus distingué, le ténor Charles Bland (1802-vers 1834) créa le rôle-titre d’Oberon de Weber, sous la direction du compositeur à Covent Garden, le 12 avril 1826. L’ancien compagnon de Nancy Storace, John Braham, était également dans la distribution.


Bibliographie


Presse britannique.
HIGHFILL, Philip H., BURNIM, Kalman A., LANGHANS, Edward A. A Biographical Dictionary of Actors, Actresses, Musicians, Dancers, Managers, and Other Stage Personnel in London, 1660-1800… Carbondale, 1973-1993.

HOGAN, Charles Beecher, The London Stage 1660-1800. A Calendar of Plays, Entertainments & Afterpieces, Together with Casts, Box-receipts, and Contemporary Comment… Part 5: 1776-1800. Carbonale, 1968. (Vol.  3 : 1792-1800)

SQUIRE, W. B., « Bland, Maria Theresa (1769–1838) », rev. John Warrack, dans Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, 2004.


Cette soirée de No Song, No Supper est mentionnée page 227 ;
The Iron Chest est l’objet des pages 228-229 ;
sur l’opinion publique et les actrices, voir les pages 353 et suivantes
de la biographie de Nancy Storace,
par Emmanuelle Pesqué. 

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