jeudi 21 juin 2018

2018 – Vente de la Scena con rondò des Nozze di Figaro de Mozart (Aristophil, juin 2018, Drouot)



Mozart Nozze di Figaro Scena con rondo for Nancy Storace

(source: catalogue Aristophil)

Il n’aura finalement pas trouvé preneur

Le lot 1193 (« 4 pages oblong in-4 d’un bifeuillet, de 22,3 x 31 cm ») le tout début de l’ébauche de la grande scène de Susanna des Nozze di Figaro, est reparti dans son coffre-fort. Il avait été mis en vente le 20 juin 2018 à Drouot pour 400 000 à 500 000 euros, parmi les manuscrits musicaux catalogue « DE JEAN-SÉBASTIEN BACH À PIERRE BOULEZ » (n° 7).

Si la suite de ce manuscrit mozartien est actuellement possédé par la Karpeles Manuscript Library de Santa Barbara, cet incipit ne manque pas non plus d’intérêt.

Il faut dire que son histoire illustre la genèse du chef d’œuvre de Mozart, tout en étant une preuve manifeste du difficile équilibre nécessaire entre les ego des chanteurs créateurs, la dynamique de la politique interne du théâtre et… les desiderata des auteurs.

Cette scène seulement ébauchée par Mozart est le premier état du fameux « air des marronniers », chanté par Susanna avant le finale de l’acte IV. Nancy Storace incarnait la camériste de la comtesse Almaviva lors de la première de l’opéra, le 1er mai 1786, et Mozart tailla le rôle sur mesure pour elle, « comme un habit bien fait » (ainsi qu’il estimait devoir écrire pour ses chanteurs). Autant qu’un rôle séduisant dans un chef d’œuvre lyrique, Susanna est donc un portrait en creux de sa première interprète, et porte en filigrane le souvenir des capacités vocales et théâtrales de la prima buffa de la troupe du Burgtheater.

Tout comme de ses caprices…

Pour lire la suite, cliquer en dessous


Si, selon le catalogue de vente, « Après avoir comparé les deux versions, le musicologue Hermann Abert (II, 356) conclut que Susanna, qui portait les vêtements de la comtesse, devait également apparaître dans l’habit musical de cette dernière, avant que Mozart ne rejette finalement cette idée et ne remplace cette première version par l’air splendide "Deh vieni non tardar"... », cette opinion datée peut être très raisonnablement bousculée par l’hypothèse solide et très séduisante du musicologue américain Dexter Edge (coauteur du fabuleux site Mozart: New Documents, qui présente très régulièrement des sources bousculant nos connaissances sur Mozart…) C’est qu’Hermann Abert écrivait avec les préjugés de son temps, et que certains éléments contextuels ne semblaient pas aussi importants…


Mozart Nozze di Figaro Scena con rondo for Nancy Storace

(source: catalogue Aristophil)

« Giunse il momento alfine che godrò... Non tardar amato bene » fut l’un des éléments qui provoqua un tour de passe-passe des rondò dans l’opéra de Mozart, entre celui de la comtesse et celui (finalement abandonné) de la cantatrice star. Et cela, sans doute à cause de la « vanité » de Nancy Storace, comme l’avance très justement Dexter Edge, en fin d’une analyse brillante… résumée dans la biographie que j’ai consacrée à la cantatrice. Par contre, on ne sait toujours pas comment Mozart arriva à convaincre la prima donna susceptible de ne pas chanter ce rondò ébauché et si beau…

Loin d’être inédit comme l’affirme France Musique (« Selon l'expert [Thierry Bodin] les quatre pages manuscrites sont inédites puisqu’elles montrent une première version d’un air connu de l’opéra »), cet air a été publié dans la NMA et on peut même l’entendre dans une version orchestrée par Sir Charles Mackerras.


 
En voici le texte, et la traduction :

Giunse il momento alfine che godrò
Senz’affano in braccio all’ idol moi.
Timide cure, uscite dal mio petto,
A turbar non venite il mio diletto.
Oh, come in questo istante
Tutto ad amor risponde !
L’aura che tra le fronde dolci sospira,
Il cielo che del placido velo dalla notte
Copre l’amato amante e i furti miei,
E nel suo grato aurore,
A’ trasporti di gioia invita il core.

Non tardar, amato bene,
Veni e vola al seno mio,
A finir le lunghe pene,
A dar tregua a’ miei sospir.

Giusto ciel ! perchè mai tardi ?
È si lento il tuo desir ?
Crederò che tu non ardi
Se mi fai così languir.

Recitativo accompagnato : « Voici enfin le moment où je vais jouir / Sans honte dans les bras de mon idole. / Soins timides, sortez de mon sein, / Ne venez pas troubler mon bonheur. / Oh, comme en cet instant / Tout répond à l’amour ! / La brise qui soupire à travers les frondaisons, / Le ciel, qui du voile paisible de la nuit, / recouvre mon amant adoré et mes larcins, / Et dans son heureuse vilenie / Invite le cœur à des transports de joie. » Rondò : « Ne tarde plus, mon amour, / Viens et vole sur mon sein, / Pour finir mon long tourment, / Pour soulager mes soupirs. / Juste Ciel ! : Pourquoi tarde-t-il ? / Ton désir est-il si patient ? / Je croirai que tu ne brûles pas /Si tu me fais ainsi languir. »


La genèse de cet air est l’objet des pages 111 et 112
de la biographie de Nancy Storace,
par Emmanuelle Pesqué.

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